Des blogs et des journalistes

Et bien voilà, même pour l’Espace de Renaud (TM), les meilleures choses ont une fin, en ce compris les vacances. Voici donc l’équipe pléthorique qui surpeuple nos locaux (il faut beaucoup de place pour Ego, de loin le plus costaud de la bande) à nouveau ré-, pro- et simplement active.

C’est avec attention que nos rédacteurs ont regardé, depuis le fond du canapé, l’émission de Jean-Claude Defossé, notre Michael Moore national, intitulée non sans génie linguistique « Questions à la Une« . Nous ne discuterons pas ici du premier reportage, dont l’objet consistait en gros à assimiler ceux qui ont émis des doutes sur l’origine des attentats du 11 septembre soit à des adolescents acnéiques qui confondent fiction et réalité, soit à des nazis.

Non, nous discuterons du reportage qui nous concerne plus directement : « Bloggeurs et journalistes: la guerre de l’info ? ». Ce reportage consistait essentiellement en une critique assez surprenante de ces « bloggeurs » qui déforment dangereusement l’information au gré de leurs émotions, donnant au public ce qu’il « attend ». Je dois avouer, chère lectrice, cher lecteur, que si ce reportage était censé démontrer que les journalistes seuls sont capables de mener leur job avec éthique, c’est un échec… Voire, cela confirmerait nos pires craintes quant au règne de la désinformation publique.

Mettons tout de suite un élément « bien au point » comme dirait mon grand-père : je ne prétends nullement que les blogs sont, dans leur grande majorité, des sources d’informations fiables. Il me semble également évident que la blogosphère compte un grand nombre de sites qui, à la manière de celui-ci, sont pour l’essentiel l’expression du narcissisme débridé de leur auteur. Néanmoins, on ne peut nier que les blogs du Diplo sont des sources d’infos d’un intérêt particulier, à titre d’exemple pour le moins convaincant.

Par ailleurs, comme autre préalable, il me semble pertinent d’indiquer qu’à mon humble avis, l’instrumentalisation de faits divers à des fins de croissance des parts d’audimat (ou de lectorat) telle que pratiquée par de nombreuses rédactions est une pratique qui tient du marketing publicitaire et non du journalisme. Plus encore, lorsqu’il s’agit de donner au public « ce qu’il demande » pour reprendre l’expression de Pierre Jourde [1], les « journalistes » professionnels ne jouent que rarement les « résistants » : il suffit de suivre un journal télévisé sur une chaîne au hasard pour s’en rendre compte.

Revenons-en au reportage qui nous occupe. Il commence par définir un clivage net : d’un côté il y a les « bloggeurs », c’est-à-dire des gens qui écrivent sur un site web personnel ou mettent en ligne des reportages et d’autre part, il y a les « journalistes », définis en l’occurrence comme des gens qui s’expriment dans les médias traditionnels. Bien sûr, il n’est nullement envisagé qu’un bloggeur puisse être considéré comme journaliste à part entière – et ce même s’il est titulaire du diplôme de journaliste. Ainsi, l’auteur du reportage oppose la pratique de Diederick Legrain, pourtant employé par le Groupe Sud-Presse comme journaliste, à celle d’une rédaction « classique » d’un média traditionnel. Je vous conseille d’ailleurs de lire sa mise au point à ce sujet (sur le blog « Expresso!« ).

Ensuite, le journaliste assimile les webmasters de « Re-open 9-11″ et d’ »Agoravox », Diederick Legrain, et quelques personnages dont l’un ou l’autre franchement excentrique et dont on ne sait pas trop ce qu’ils représentent. Amalgame incroyable, qui permet de jeter le discrédit sur l’ensemble de la blogosphère avec d’autant plus de facilité que le reportage met évidemment en exergue les discours les plus absurdes des conspirationnistes les plus convaincus (dont, comme je le mentionnais, on sait grâce au reportage précédent qu’ils sont soit des ados acnéiques qui confondent jeu vidéo et réalité, soit des nazis).

Enfin, cerise sur le gâteau, le reportage propose un JT « fiction d’anticipation » permettant soi-disant d’appréhender ce que deviendrait le journal télévisé si les bloggeurs prenaient le pouvoir sur les médias. Et là, force est de constater qu’en matière d’éthique, certains journalistes professionnels de la RTBF ont de moins en moins de leçons à donner. Avec, en filigrane de cette caricature totalement hallucinante de bêtise, la menace de « voilà ce qui vous attend si vous ne faites pas confiance aux seuls vrais journalistes que nous sommes ».

Ce qui m’amuse dans cette histoire, c’est que le réalisateur de ce « reportage », Frank Istasse, avait réalisé un autre opus lors de la session passée de « Questions à la Une », intitulé « Les journalistes disent-ils toujours la vérité ? » Cet autre reportage m’avait semblé alors intéressant comme base d’une démarche autocritique. Mais aujourd’hui, je me demande sérieusement si cette autocritique ne servait qu’à affirmer que « nous, à la RTBF, on est des meilleurs journalistes qu’ailleurs ».

Pour finir, je me permets de reciter Pierre Jourde [1], car il me semble résumer parfaitement l’enjeu posé par la diffusion d’un tel reportage sur une chaîne publique :

Les journalistes, convaincus d’avoir affaire à des imbéciles, leur donnent du vide. Le public avale ? Les journalistes y voient la preuve que c’est ce qu’il demande. Cela, c’est 95% de l’information, même sur les chaînes publiques. Les 5% restants permettent aux employés d’une industrie médiatique qui vend des voitures et des téléphones de croire qu’ils exercent encore le métier de journalistes.

[1] PIERRE JOURDE, La machine à abrutir, in Le Monde diplomatique, août 2008 (n°653), p. 28.

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