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Les mots de la haine

Cet article constitue une analyse publiée par le Collectif Formation Société en avril 2016. Il est disponible en format pdf ici.

Il est des expériences dont on ne sort pas complètement indemne. L’expérience à laquelle je me suis livré sans vraiment m’en rendre compte, en publiant sur mon blog personnel un simple billet relatant la « dispersion » d’un rassemblement antiraciste à la Bourse par la police bruxelloises et les arrestations liées, est sans doute de celles-ci. En à peine 4 jours, j’ai reçu quelques 143 mails et 22 commentaires sur mon blog1, messages consistant en une désapprobation de mon témoignage au travers d’arguments similaires.

Il est extrêmement facile de trouver, un peu partout sur internet et singulièrement sur les réseaux sociaux, des commentaires attaquant les opinions d’une personne ; il est en revanche souvent compliqué de se procurer un corpus exhaustif et suffisamment construit (comportant à la fois les messages privés et les messages publics) pour pouvoir en donner une analyse approfondie. Ces 165 textes (dont quelques-uns sont très courts) constituent de ce fait un matériau d’un intérêt certain pour l’analyse socio-discursive et l’étude des comportements sur « la toile ». Mes compétences scientifiques étant cependant pour le moins limitées en matière d’analyse de discours, je me bornerai dans le présent article de donner quelques pistes plus « sociologiques » d’approche « compréhensive » de ce corpus2.

La vérité est ailleurs. Mais quelle vérité ?

Le premier trait commun d’une large part (97 sur les 165) de ces textes est l’allusion à une « vérité » ou à une « réalité » à laquelle je serais insensible (« aveugle », « sourd ») ou que j’ignorerais volontairement. Cette vérité concerne tantôt « les quartiers » (21 occurrences) ; tantôt certaines communes bruxelloises – essentiellement Schaerbeek (67), Saint-Josse (25), Molenbeek (107) et Anderlecht (32) ; tantôt « Bruxelles » (101) ; voire parfois « la Belgique » (67), « l’Europe » (62) ou même « l’Occident » (31). On notera aussi le recours au mot-valise hérité de la célèbre blague raciste de Roger Nols, « Schaerakesh » (11)3, ainsi que de celle formée sur le même modèle de « Marokenbeek » (8).

De manière surprenante, même dans le sous-corpus des messages privés, cette « vérité/réalité » n’est décrite que par allusion, par sous-entendu – comme au travers des mots-valises. Une seule exception dans un message privé :

(1) Les arabes de Molenbeque font un ghetto. Et ils sont de plus en plus nombreux. Donc ils veulent étendre leur ghetto sur toute la ville de Bruxelles.

On retrouve là l’angoisse du « grand remplacement » qui impliquerait la « perte de contrôle » sur « nos villes » et donc sur « nos vies ». Ce discours est caractéristique d’une rhétorique raciste développée dès les années 80 – notamment, en Belgique, sous la plume de Nols, alors bourgmestre (maire) PRL4 de Schaerbeek, dans La Belgique en danger, paru en 1987 – mais largement diffusée après le 11 septembre 2001, entre autres dans le célèbre pamphlet islamophobe d’Oriana Fallaci, La Rage et l’Orgueil, succès important de librairie partout en Europe. Cette angoisse du « remplacement » (et de tout ce qu’elle impliquerait) est d’ailleurs fondatrice dans le recours aux mots-valises susmentionnés.

Dans les milieux francophones, c’est surtout l’écrivain d’extrême-droite Renaud Camus qui s’est fait à partir de 2010 le défenseur de cette thèse, recyclant d’ailleurs pour partie les arguments concernant « l’Eurabia »de Fallaci et consorts5. Camus a été rejoint depuis par une nuée d’essayistes et autres éditocrates, comme Eric Zemmour ou Ivan Rioufol, et par des politiques, hauts fonctionnaires et membres divers de la « noblesse d’état » affiliés à l’extrême-droite ou à la droite radicale, rassemblés entre autres au sein du Carrefour de l’Horloge (ex-Club de l’Horloge) et du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE). L’un des grands promoteurs de cette thèse est d’ailleurs un ancien du GRECE : Guillaume Faye, théoricien célèbre de la « mouvance identitaire », très fréquemment cité par les groupes actifs d’extrême-droite – comme « Génération identitaire », qui appelait à manifester à Molenbeek le 2 avril.

Dans les messages analysés ici, on peut sans doute comprendre le fait de ne pas décrire mais uniquement suggérer cette « vérité/réalité » comme la résultante d’un mécanisme dual : d’une part, le sous-entendu est suffisamment explicite pour que chacun en comprenne le sens, ce qui montre bien que les thèses d’extrême-droite forment un « fond de marmite » du sens commun politique aujourd’hui ; d’autre part, il apparaît encore nécessaire d’éviter l’explicitation pour ne pas être renvoyé à une démonstration du caractère infondé du « grand remplacement ».

En d’autres termes, mes contempteurs anticipent sur la démonstration de l’absurdité de leur thèse en ne l’explicitant pas, ce qui fait de cette stratégie une « moisissure argumentative » d’intérêt. En effet, les messages étant très largement anonymes, l’énonciation pourrait être directe : en particulier dans les commentaires destinés à être publiés, il y a là sans doute la recherche d’un effet « d’amorçage » permettant plus facilement des ralliements que ce que l’explicitation permettrait6.

Assignation identitaire

La moisissure précitée n’est cependant pas le levier argumentatif le plus fréquent : c’est plutôt un mécanisme d’assignation identitaire permettant de disqualifier mon point de vue qui est la stratégie « gagnante » en termes de popularité. Ce mécanisme n’est rien d’autre que le fameux « argumentum ad personam » décrit par Schopenhauer dans son traité d’argumentation, Eristische Dialektik (écrit vers 1830 et publié en 1864). Il suggérait ainsi, dans sa 38ème recommandation, en guise de Letzter Kunstgriff, dernier stratagème :

Sitôt que l’on se rend compte que l’adversaire nous est supérieur et va l’emporter largement, il faut alors devenir personnel, insultant, malpoli. Cela consiste à passer du sujet de la dispute (que l’on a perdue à la manière d’un jeu), au débateur lui-même en s’attaquant à sa personne : on pourrait appeler ça un argumentum ad personam […]. Mais en devenant personnel, on abandonne le sujet lui-même pour attaquer la personne elle-même : on devient insultant, malveillant, injurieux, grossier [kränkend, hämisch, beleidigend, groß]. C’est un appel des forces de l’intellect à celles du corps [von den Kräften des Geistes an die des Leibes], ou à l’animalisme [Tierheit]. Cette tactique [Regel] est très appréciée, car tout le monde peut en trouver une application, et elle est donc souvent utilisée7.

L’assignation identitaire à laquelle procèdent mes détracteurs se décline dans toute une gamme allant de l’étiquette politique (coco, gaucho, gauchiste, anar, etc., pour un total de 131 usages) à l’étiquette sexuelle (pédé, tapette, homo, etc., pour un total de 71 usages), en passant par l’usage extrêmement fréquent de « bobo » (78 occurrences).

Il est d’emblée intéressant de constater que pour une partie des personnes qui « m’attaquent », les faits de porter un discours antiraciste et de participer à un rassemblement aux côtés du président de la Ligue des Droits de l’Homme constituent des preuves suffisantes pour me taxer de « gauchiste » (ou assimilable). L’idée même d’un ensemble de prescrits légaux permettant de poser un principe d’égalité (de traitement et de considération) des individus est pourtant absolument libérale – on peut bien sûr mettre cette hypothèse à l’épreuve de la notion d’égalité des chances ou encore du principe de réduction maximale de l’intervention étatique, mais ce serait faire peu de cas des grands fondamentaux des pères fondateurs du libéralisme, en particulier de l’utilitarisme benthamien. Par exemple, Bentham indiquait dans ses First Principles preparatory to Constitutional Code, rédigés en 1822 :

All inequality is a source of evil – the inferior loses more in the account of happiness than by the superior is gained.

Toute inégalité est source de mal – l’inférieur y perd plus dans son solde de bonheur que le supérieur n’y gagne.

On peut sans doute suggérer que le déplacement des droits humains et du principe d’égalité dans le domaine réservé de « la gauche » est un indice d’une mutation assez importante des représentations collectives relatives à l’État et ses institutions, forgée en large partie dans ce qu’Ulrich Beck décrit comme le « processus d’individualisation » de la société8 mais aussi – et bien sûr – conditionnée par la diffusion d’une doctrine néoconservatrice à l’américaine qui légitime plus que toute autre les inégalités. Notons, à cet égard, que les commentaires des quotidiens sur les événements du 2 avril ont eux-mêmes fait un amalgame entre Ligue des Droits de l’Homme et « organisations de gauche », témoignage intéressant du déplacement généralisé de l’idéologie dominante.

Les bobos

Au-delà, il est intéressant de souligner la fréquence importante de l’usage du terme « bobo », comme dans l’exemple suivant :

(2) vous êtes vraiment un petit gocho bobo, en plein déni de vérité sur ce qui se passe en Europe se l’ouest.

« bobo » (bourgeois bohème) est un terme extrêmement flou, dont on peut en particulier se demander ce qu’il désigne dans ce cadre spécifique. L’image classique du « bobo » est, si l’on en croit certains médias, celle d’une personne disposant d’un niveau de revenus suffisant pour vivre décemment, vivant en ville dans un quartier socialement « mixte », fréquentant des institutions culturelles et s’inquiétant de son impact écologique – en réalité, il s’agit donc d’une large part de la petite bourgeoisie intellectuelle. Mais afin de la rendre absolument infréquentable, on la suspecte des pires tares : refus d’une réelle mixité sociale, mépris profond des milieux populaires, enfermement idéologique…

Le terme « bobo » est devenu progressivement un qualificatif délégitimant tout intellectuel de gauche un tant soit peu critique. Récupéré par une partie de la gauche de gouvernement et de l’extrême-gauche productiviste old school pour balayer notamment la critique écologiste, récupéré par la droite et l’extrême-droite pour écarter les idées politiques d’une large série de travailleurs occupant les postes d’encadrement au sein de la fonction publique (au rang desquels les enseignants), mais aussi des artistes et autres milieux historiquement ancrés à gauche, le terme est d’autant plus utile qu’il semble universellement admis. Comme le notait très justement Sylvie Tissot en 2013, l’usage du terme a eu un effet tout particulier en ce qui concerne la question des discriminations :

La dénonciation du bobo est aujourd’hui une manière facile et faussement audacieuse de stigmatiser l’anti-racisme et le combat contre toutes formes de discrimination. Des causes auxquelles le peuple, le « vrai », serait profondément allergique9.

L’assignation « bobo », par sa plasticité et la reconnaissance dont elle jouit, est finalement un « sésame » de la libération et de la banalisation du discours raciste et profondément anti-intellectuel porté par une frange croissant de la droite radicalisée et de l’extrême-droite (des personnalités comme Alain Destexhe en Belgique ont ainsi un usage fréquent du terme). Rien d’étonnant dès lors à voir le terme apparaître ici aussi, cette apparition s’inscrivant dans la même logique que l’énonciation de l’existence d’une vérité non-décrite : un moyen d’éviter de fonder des thèses racistes – forcément difficiles à justifier, ne fût-ce par le repoussoir du « spectre du nazisme10 » – en renvoyant toute nécessité d’argumenter à un problème « d’intellectuel déconnecté ».

Fantasme d’une sexualité

Les attaques sur « ma sexualité » se répartissent quant à elles en deux catégories : 42 d’entre elles attaquent directement « ma » « virilité », 29 sont liées au « désir sexuel ». Ainsi, l’étiquette « tapette » (12 occurrences), par exemple, renvoie systématiquement à l’idée que les homosexuels sont des « poules mouillées » et s’inscrit dans une dénonciation de « mon manque de courage », j’y reviendrai.

La deuxième gamme est également intéressante, car elle suggère un lien « de vice » entre « moi »comme homosexuel » et les « arabes » qui sont potentiellement des « terroristes ». Un très bon exemple est donné par ce message qui indique :

(3) tu es un petit pédé qui aime les bonnes grosses bites de beurs. tu veux te faire mettre profond par les terroristes, alors tu vas te montrer à la bourse pour qu’il te baise dans ton petit cul de pédé. tu aimes ça les grosses queues d’arabes bien larges dans ton petit cul ça oui. Alors tu es accro à la bite des terroristes.

On retrouve là une idée très antique du complot alliant « gays » et certaines « communautés déviantes » fondé sur une « complicité dans le vice », idée qui constituait d’ailleurs l’un des arguments de propagande du NSDAP pour motiver la « purge » des homosexuels à partir de 193311. Il faut noter que l’analyse posée par une certaine frange du monde politique face aux attentats récents constitue l’image d’un « ennemi intérieur »12 sur base d’une série de caractéristiques des « terroristes » tout en se refusant absolument à prendre en compte les mécanismes sous-jacents aux corrélations ainsi « établies » – au nom du « refus de la culture de l’excuse »13. La constitution d’un « ennemi intérieur » imaginaire a une conséquence immédiate : elle incite à la défiance face à tout signe d’altérité14, et subséquemment, face à ce qui est considérée comme « sexualités minoritaires ». Il n’y a dès lors rien d’étonnant à ce qu’apparaissent des amalgames condamnant en un seul ensemble tout (ce) qui s’éloigne de la norme.

Ajoutons que la grossièreté du propos va de pair avec une forme de fascination « clinique » dont témoignent les adjectifs et pronoms qui l’émaillent : petit pédé, bonnes grosses bites, mettre profond, petit cul, etc. La répétition du schéma logique homosexuel → désireux (de se faire sodomiser par) des arabes → attiré par les terroristes (énoncé puis répété sans ajout d’informations) témoigne sans doute également de cette fascination clinique. L’énonciation de ce qui paraît par là de l’ordre d’un fantasme (fût-il cauchemardesque) de la sodomie s’inscrit dans le déploiement d’un discours fondé sur une pulsion xénophobe provenant d’un autre fantasme de tout signe d’altérité comme danger pour soi-même : l’auteur explicite ainsi tout un ensemble d’angoisses existentielles au travers d’un seul billet, sans doute dans le but de se conforter dans ce qu’il conçoit comme son « identité » et qu’il ressent comme fragilisée15.

Autre élément d’intérêt pour l’analyse : dans l’expression de ce fantasme, il semble évident à l’auteur que « moi » (la personne idéelle face à laquelle il entend avoir raison, ou plus exactement, de qui il entend avoir raison), qui suis « belge » donc « blanc », souhaiterais forcément parce que « gay » me faire sodomiser, que « je » serais inexorablement « passif ». Ce schéma revient dans un autre message privé, qui reste quant à lui un peu plus dans l’implicite :

(4) Ah les homos bien pensants qui se trémoussent les fesses devant les barbus. On sait bien ce que tu cherches, grosse pédale. Tu veux un islamiste parce que c’est une bête.

On trouve ici un autre schéma antique qui est constitué de deux axiomes : (1) tout qui se fait pénétrer est forcément en demande d’être pénétré, l’homme se faisant pénétrer étant forcément réduit au rang d’objet à pénétrer, (2) l’homosexualité est liée à un désir d’un homme d’être une femme, de prendre la place d’une femme – et donc, forcément, d’être passif.

On soulignera au passage que le premier axiome, bien que très ancien, est profondément ancré dans les représentations collectives par la légitimité qu’il a acquise au XIXe siècle au cours du développement de la médecine légale (on pense notamment aux travaux d’Ambroise Tardieu, qui voyait dans la sodomie une forme addictive de mutilation). Finalement jamais vraiment démenti par « la faculté », cet axiome peut d’autant plus facilement être évoqué pour fonder le discours homophobe.

Le deuxième axiome pose – une nouvelle fois – la question sous-jacente de la virilité : face aux « terroristes », il faudrait être « un vrai homme », c’est-à-dire une caricature de guerrier vengeur, et certainement pas une femme, c’est-à-dire un être capable d’empathie et potentiellement de désir. Toute velléité de compréhension « sensible » des terroristes est forcément synonyme de corruption, il faut donc s’en prémunir absolument et faire preuve du « courage viril » consistant à ne plus considérer les « terroristes » comme humains, et donc, d’agir comme une machine. On ne peut s’empêcher de retrouver là ce schéma provenant d’une Rome chimérique qui fonde la « puissance de l’état » sur un « virilisme guerrier » et qui n’est pas sans lien avec notre fascination pour les hommes providentiels et les super-héros. C’est le même type d’argumentaire en effet – la nécessité de témoigner d’une « poigne » toute masculine – qui est déployé dans les traces les plus citées datant de la transition entre république et empire romain, argumentaire qui a alimenté fortement les appels au totalitarisme des années 1930 – on songe notamment à l’allégeance particulière de Heidegger au Führerprinzip.

De tous temps, les tenants de « l’ordre national », obsédés par l’idée d’une menace permanente et donc d’une guerre constante, ont particulièrement lutté contre la « féminisation de la société » précisément parce qu’elle leur semble synonyme d’incapacité d’action et donc d’effondrement face à la menace16. Cette idée se décline très largement dans les discours d’aujourd’hui : ainsi, ceux qui plaident l’ouverture des conseils d’administration aux femmes font la part belle aux argumentaires soulignant que leur apport permet « d’adoucir » les politiques de GRH ou d’expansion, et les détracteurs – encore nombreux – de cette ouverture – encore infime – ont beau jeu de souligner que vu que « les affaires, c’est la guerre », les femmes ne sont pas dotées de ce qu’il faut pour les mener.

A contrario, il est évidemment fascinant que le discours de « vengeance » soit conçu comme une preuve de courage, dans la mesure où la vengeance repose sur une réaction profondément émotive et que les discours politiques lui donnant la part belle participent d’une spectacularisation permettant d’éviter tout questionnement sur les responsabilités proprement politiques face aux attentats – comme les décisions d’entrer en guerre ou la diminution progressive des financements destinés à l’enseignement et à la culture notamment à l’occasion des « cures d’austérité » des années 90.

Cuculisation et fixation scatologique

La condamnation de mon témoignage passe également de manière parfaitement claire au travers d’un mécanisme de cuculisation (aussi traduite, parfois, comme cucufication) systématique, largement déployé dans 41 des messages. La cuculisation, c’est ce mécanisme décrit par l’écrivain Witold Gombrowicz dans le roman Ferdyrurke, consistant à « rapetisser » et infantiliser quelqu’un jusqu’à ce qu’à la réminiscence de cette sensation particulièrement inconfortable du contact de ses fesses sur le banc de bois de l’école alors qu’il était interrogé par un professeur auquel il n’arrivait pas à répondre. C’est exactement le processus qui est mis à l’œuvre dans ce message privé :

(5) Grandissez un peu ! Vous ne connaissez rien, vous êtes un petit enfant naïf. Laissez-moi vous expliquer ce qui est en jeu : la sécurité. Vous attaquez les policiers parce que que vous n’êtes pas capable de comprendre les vrais enjeux.

La force de ce mécanisme est évidemment qu’il disqualifie mon propos a priori : puisque forcément immature, il est indigne d’intérêt. Nul besoin d’y répondre, le détracteur s’auto-instituant professeur peut alors avoir recours à l’argument d’autorité et indiquer sur le ton du lector « sa » vérité.

De manière plus spécifique, l’humiliation du « cucul » prend le tour d’une fixation scatologique revenant dans 30 messages : il s’agit de suggérer que je serais amené, face à un « véritable » danger, à « faire caca culotte » – pour reprendre la dénomination infantile de l’encoprésie utilisée dans 3 messages. Un commentaire laissé sur mon site indique par exemple :

(6) Cessez de chercher les flics et de vous plaindre ensuite lorsqu’ils vous trouvent. Vivez UNE SEULE journée dans leur uniforme à Molenbeek, Neder, Bxl Ville, St Josse ou autre et revenez ensuite écrire un article sur ce que vous avez réellement vécu. On verra si vous êtes toujours aussi choqué par leur nervosité (et si vous n’avez pas noirci votre caleçon CK plus d’une fois).

On note aussi dans ce commentaire l’allusion au « caleçon CK », témoignage d’une assignation de « classe » – CK renvoyant à Calvin Klein, marque onéreuse de sous-vêtements : on revient ainsi subrepticement à l’assignation identitaire du « bobo ».

Une déclinaison intéressante de cette fixation scatologique est à trouver dans cet autre commentaire :

(7) Vous chiez dans votre froc dès que la police est dans la rue. Et vous voulez tendre l’autre joue aux islamistes. Vous êtes un LACHE et un TRAITRE au slip sale. Un bon laxatif pour vos idées ! C’est ce qu’il faut !

On remarque là à la fois le mécanisme de cuculisation par le renvoi à l’encoprésie, mais aussi l’idée qu’il faudrait effectuer une purge physique d’idées au moyen d’un laxatif. Cette formule connaît un précédent : celui des brigades fascistes au sujet de l’usage de l’huile de ricin. Les chemises noires italiennes avaient en effet coutume de forcer leurs opposants à boire de grandes quantités de ce laxatif au nom d’une « purification » ; la diarrhée en résultant était l’occasion d’une humiliation publique souvent accompagnée d’une ratonade au gourdin (l’autre pilier de la terreur instillée par les milices fascistes). L’un des fondateurs de cette méthode était le littérateur Gabriele D’Annunzio qui l’avait pratiquée sur ses opposants lors de l’occupation de la ville de Fiume17. D’Annunzio justifiait dans un discours du 6 novembre 1920 l’usage du ricin comme « ce bon remède qui expulse le démon de la traîtrise du corps des faibles » : on perçoit ici des similarités frappantes avec le message ci-dessus.

« Où serez-vous ? »

Une interpellation revient assez fréquemment dans les messages : « où serez-vous ? ». La déclinaison la plus explicite de cette interpellation est donnée dans un commentaire dont était déjà issu le fragment (6) :

(8) Où serez-vous lorsqu’un taré se mêlera à la foule pacifiste que vous aurez créée pour la disséquer ensuite à coups de boulons?

Chez vous, bien au chaud.

Dans la mesure où le billet critiqué témoigne justement d’une présence sur place, cette question peut sembler à première vue incongrue. Mais elle ne l’est finalement pas tant : il s’agit avant tout de suggérer que « je » serais aveuglé par mon confort qui m’empêche de voir « la vérité du danger ». À ce niveau, de nombreux commentaires suggèrent que l’intervention policière que « je » décris se légitimait parfaitement vu « la menace », et que dès lors, mon témoignage est au mieux inconscient, au pire volontairement biaisé. On perçoit là une forme d’ambivalence du discours : d’une part, pour faire preuve de courage, il faudrait que « je » quitte le confort de « mes privilèges » et que « je me confronte à la réalité », mais simultanément, la raison m’imposait de rester chez moi et de soutenir (à distance) la « courageuse » action policière.

Cette interpellation, « où serez-vous », montre évidemment la puissance de l’angoisse provoquée par les actes terroristes récents, qui amène par un renversement à considérer qu’il serait courageux de soutenir un quadrillage policier supposé « nous protéger ». Le fait bien connu, documenté18 et désormais absolument implacable que les mesures de quadrillage « à la Vigipirate » ne sont pas efficaces pour empêcher des attentats comme ceux auxquels nous avons été récemment confrontés n’instille pas de faille dans ce renversement phobique.

Plus encore, par ce renversement, l’idée même de participer à un rassemblement devient synonyme de participer à la création d’une cible potentielle, que les policiers n’ont d’autres choix que de faire disparaître au plus vite. En d’autres termes, cela revient à suggérer que toute personne participant à un rassemblement, pour quelque motif que ce soit, participerait forcément à « faciliter le travail » des « terroristes ». De la sorte, par peur du terrorisme, la meilleure tactique serait de s’isoler complètement, de ne plus sortir. Or c’est exactement ce qu’une stratégie de la terreur vise à provoquer : la déstabilisation complète de tout ce qui « fait société » – à commencer par le fait de fréquenter des lieux où des rencontres sont possibles.

Les grands déploiements de moyens censés assurer la sécurité comme les nombreuses déclarations alarmistes des autorités publiques et des « experts » de plateaux télévisés ont évidemment donné une légitimité profonde à ce renversement logique consistant à accepter de « jouer le jeu » de la stratégie de la terreur pour mieux la combattre. Il est vrai que de « jouer le jeu » permet à des personnalités politiques et médiatiques de gagner instantanément un crédit inouï – l’heure est grave, nous sommes en guerre, il nous faut dès lors des « chefs » et regardez : nous sommes ces chefs. Entrer dans ce jeu est tout particulièrement un moyen (ré)confortant pour des hommes politiques en mal de popularité parce que leur légitimité est remise en question face à l’effritement d’une part des capacités d’action politique et d’autre part de leurs nombreux « aménagements » permettant de sauvegarder les symboles du pouvoir à défaut de ce qu’ils symbolisent19.

Un reflet ?

Ces 165 messages m’ont permis une immersion dans des logiques qui me sont étrangères et leur lecture, certes inconfortable, m’a amené à un questionnement sur les ressorts de ces logiques. Il ne me semble pas anodin qu’ils véhiculent toute une série d’angoisses ancrées dans des représentations sociales datées et dont l’expression me paraît sinon « libérée », à tout le moins facilitée, par le « climat politique » particulier lié aux événements récents. Ces angoisses se réfèrent ainsi à un ensemble de risques largement fantasmés et cette dimension « fantasmatique » n’est pas tant ignorée de mes contempteurs, puisqu’ils recourent à des subterfuges rhétoriques pour ne pas avoir à les fonder, que ce soit l’allusion à une « vérité » jamais décrite, l’assignation identitaire comme argumentum ad personam ou la cuculisation.

Je voudrais dès lors proposer une thèse au débat : ces « tactiques » d’argumentation, en ce qu’elles s’éloignent de ce qui fonde une démarche de recherche (confrontation aux « faits », objectif de précision des concepts, réflexivité et auto-analyse), suggèrent une disqualification globale de cette démarche. Il ne s’agit pas de ressortir un énième couplet sur « la science » contre « l’opinion », les « scientifiques » ayant eux-mêmes largement renoncé à cette démarche de recherche au profit du statut « d’expert », abandonnant la réflexion sur le lien entre connaissance et intérêt au profit d’une absolue certitude disciplinaire, indispensable pour s’imposer dans la structuration technocratique des dispositifs de pouvoir contemporains. Il s’agit a contrario de mettre en évidence que les modes argumentatifs déployés dans ces critiques sont des modes généraux du débat portant sur « le terrorisme », « la radicalisation » et autres concepts-écrans dont nous sommes abondamment abreuvés ces derniers temps. En d’autres termes, ce corpus de 165 messages peut être compris comme une forme de « reflet » de ce débat global, renvoyé par le « miroir déformant » de la « critique personnelle sur le web ».

En cela, il doit nous amener à nous interroger sur la signification profonde de ce débat et sur la responsabilité particulière de celles et ceux qui y cultivent ces mêmes tactiques argumentatives et puisent dans le « même fond de marmite » du sens commun politique, à l’occasion de débats parlementaires, sur les plateaux télévisés et dans les colonnes des journaux.

Notes

  1. Commentaires dont je n’ai publié que les premiers, lassitude des trolls oblige.
  2. Ce texte a été relu par Valérie Lootvoet, Gilles Lantez et Guillermo Kozlowski qui y ont ajouté des éléments et nuances d’importance. Merci à elle et eux.
  3. Plusieurs orthographes coexistent : Schaerakesh, Schaarakech, Scharakesch, etc.
  4. Le PRL, Parti réformateur libéral est un parti politique de droite libérale, principale composante du Mouvement réformateur et l’un des deux plus gros partis francophones (l’autre étant le Parti socialiste), dont sont issus bon nombre de figures politiques – dont l’actuel Premier Ministre, Charles Michel.
  5. Voir à ce sujet Raphaël Liogier, Le Mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective, Paris, le Seuil, 2012.
  6. Sur ce mécanisme, voir R. Maes, Alain Destexhe et la fabrique de l’opinion, 1er août 2013.
  7. A. Schopenhauer, Eristische Dialektik. Le texte de ce paragraphe est disponible sur le site du projet Gutenberg : https://lc.cx/4XGM. Ma traduction est assez littérale.
  8. U. Beck, Risikogesellschaft. Auf dem Weg in eine andere Moderne, Francofrt aM, Suhrkamp, 1986.
  9. S. Tissot, “Comment la critique des « bobos » est passée à droite.” Les mots sont importants, 10 juillet 2013.
  10. On ne renverra jamais assez à l’excellente réflexion de François De Smet sur le point Godwin pour appréhender les conséquences de l’effet de « frontière » posé par la possibilité de la comparaison au nazisme. F. De Smet, Reductio ad Hitlerum. Une théorie du point Godwin. coll. « Perspectives critiques », Paris, PUF, 2014.
  11. R. Plant, The Pink Triangle: The Nazi War Against Homosexuals. New York, Henry Holt, 1988, p. 47.
  12. R. Maes, Les barbares sont en ville.
  13. Voir B. Lahire, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse ». coll. « Cahiers libres », Paris, La Découverte, 2016.
  14. Voir à ce sujet C. Mincke & R. Maes, Eloge de la Phobie, in La Revue nouvelle, mars 2014.
  15. Un relecteur de cette analyse souligne que d’une certaine manière, cette insistance ressemble à celle dont pourrait faire preuve un amant délaissé et aigri.
  16. Pour plus de références, on verra par exemple Nicole-Claude Mathieu, L’arraisonnement des femmes. Essai en anthropologie des sexes, Paris, EHESS, 1985.
  17. 6. Pour l’anecdote, soulignons qu’il fut élu membre de l’Académie royale de langue et littérature de Belgique en 1921, soit après qu’il ait voulu court-circuiter la Société des Nations en déclarant l’indépendance de la ville de Fiume sous l’appellation « Régence du Carnaro » et alors qu’il commettait des pamphlets sans cesse plus racistes et s’opposant explicitement au régime parlementaire.
  18. Voir notamment les travaux de Mathieu Rigouste, comme L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, Paris, la Découverte, 2009.
  19. On se réfèrera aussi utilement à l’article de Jonas Campion, « France. Des politiques publiques face à des situations extraordinaires », in la Revue nouvelle, 71(2), 2016, pp. 5-9.

3 Comments

  1. Norro Norro

    Bravo pour votre analyse, votre intelligence, votre dévoilement… Bref, pour votre texte.

  2. Bien vu. Le commentaire néo-populiste prend le chemin du moindre effort, tout comme la pensée politique à laquelle il s’associe. Réseaux sociaux et culte de l’instantané en facilitent la propagation. En résumé, ça pourrait expliquer pourquoi le spectre d’un Donald Trump président des USA n’est peut-être pas aussi éloigné que cela. Toute la question reste, que faire, et comment, pour minimiser les dégâts, et peut-être un jour ramener les débats au niveau où les causes fondamentales plutôt que de vagues symptômes des problèmes peuvent être abordés. Nous faudra-t-il un conflit armé de plus?

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