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Pris à la gorge

Ce samedi, je me suis rendu comme plusieurs autres vers la Bourse, pour participer à un rassemblement antiraciste et pacifique. Arrivant sur place dix minutes avant 13h, j’ai constaté qu’un nombre important de combis (j’en ai compté une vingtaine) étaient parqués entre la place Anneessens et la Bourse. De l’autre côté de la Bourse, en direction de De Brouckère, il m’a paru apercevoir une dizaine de combis similaires. J’ai compté une soixantaine de policiers visibles entourant la Bourse et près d’une dizaine de personnes munies d’oreillettes dispersées dans la foule. Il n’y avait pourtant au mieux qu’une centaine de personnes se recueillant dans un calme absolu face au parterre de bougies, fleurs et messages de paix. Un musicien jouait calmement de la guitare, les visages étaient concentrés. J’ai envoyé un sms à un ami qui me rejoignait : « Everything is really peaceful here ».

Vers 13h, au moment où mon ami est arrivé, le groupe, entourant le parvis de la Bourse, écoutait simplement la musique douce du guitariste rejoint entre-temps par une série d’autres musiciens, sans même scander un slogan ou afficher quelque symbole que ce soit. Le calme était impressionnant : si ce n’est quelques journalistes en train de commenter l’absence de troubles, rien n’indiquait la moindre possibilité de tension.

Et puis, soudain, les policiers se sont mis à demander vertement à certaines personnes dans ce (petit) groupe de montrer leurs papiers, puis à leur intimer l’ordre de circuler. Parmi ces gens, des touristes surpris par l’attitude brutale des forces de l’ordre.

Alexis Deswaef, président de la Ligue des Droits de l’Homme, arrive à ce moment-là et c’est cinq policiers, menés par le très reconnaissable commissaire Vandersmissen, qui fondent rapidement vers lui, l’encerclant. Il se fait bousculer, le commissaire marquant un énervement et une hostilité manifestes tant dans sa posture, sa gestuelle, que dans ses propos, et alors qu’Alexis Deswaef tente d’apaiser la discussion, il se fait « embarquer ». La foule s’étant quelque peu densifiée entre temps clame un « ouh » de désapprobation face à cette arrestation musclée. Quelques militants répètent un « police partout, justice nulle part ». Une vague d’arrestations pour le coup vraiment violentes s’en suit, les policiers en ce compris en civil poursuivant des jeunes militants jusque dans les rues adjacentes. Un policier en uniforme n’hésite pas un seul instant à traverser l’ilot de recueillement et de calme formé par les musiciens assis sur le sol, sa grosse botte noire s’écrasant au milieu des instruments de musique, alors qu’il pourchasse un jeune homme aux cheveux longs.

Deux policiers crient un « manifestation interdite », l’un d’entre eux ajoute « rentrez à la maison, il n’y a rien à faire ici ». Une dame âgée, chignon gris et trench-coat impeccable, leur répond : « mais je ne veux pas rentrer à la maison, je veux pouvoir vivre dans ma ville ». Le policier lui répond « moi j’aimerais y rentrer et toi, tu te casses ». Elle n’insiste pas et s’éloigne en hochant la tête, navrée. Mon ami et moi nous nous reculons un petit peu, au milieu de vagues d’arrestations. Les policiers en uniforme et en civil fondent systématiquement sur une série de personnes dans la foule, suivant un protocole bien établi : l’un d’entre eux se met devant la personne à arrêter, lève la main, et cette personne se fait immédiatement encercler et emmener sans ménagement.

Une dame flamande, désemparée, s’adresse à moi : son copain vient de se faire arrêter parce qu’il refusait de partir avant de déposer une rose sur le sol devant la Bourse. Elle me demande où elle doit aller pour le retrouver, elle s’inquiète pour lui. Je n’ai pas le temps de répondre : un policier en uniforme nous glapit un « partez sinon on vous arrête », avertissement dont il ne laisse pas le temps de l’analyser avant même de saisir brutalement un homme d’un certain âge à côté de lui.

Nous décidons donc de partir, et nous fuyons – il n’y a pas d’autre mot – vers un café jouxtant la Bourse. De là, on aperçoit quelques policiers en civil procéder à d’autres arrestations. Des policiers, montés sur des chevaux, vont et viennent. Deux cars remplis de personnes arrêtées prennent le départ.

Nous attendons trois quarts d’heure, puis nous ressortons et retournons vers la Bourse : il reste un petit attroupement, dont une bonne part de personnes assises. Nous assistons cependant à une nouvelle arrestation, juste à côté de nous, d’un homme relativement âgé, saisi par l’arrière de son blouson et nous nous écartons un petit peu. Trois personnes munies d’oreillettes se faufilent peu discrètement vers nous, et quatre policiers opèrent un mouvement de rapprochement, nous en déduisons qu’il vaut sans doute mieux ne pas rester sur place et nous partons rapidement vers les halles Saint-Géry.

Je sais que toute manifestation était interdite et que la police a donc suivi des ordres de disperser tout mouvement. Mais si je livre ce témoignage assez « précis » de ce que j’ai vu, c’est notamment parce que je ne peux m’empêcher de considérer que j’ai assisté à un déferlement de violence absolument disproportionné. Surtout si on le met en perspective des images de la manifestation raciste à l’occasion de laquelle des « hooligans » dont un grand nombre de militants d’organisations d’extrême-droite bien connues (Nation notamment) ont pu envahir les marches de la Bourse et y faire des saluts nazis devant les caméras des médias du monde entier. Je ne trouve pas anodin que les images que l’on peut voir de la Belgique partout dans le monde, après ces attentats, ce sont d’une part des « hooligans » dont des néonazis manifestant librement, « accompagnés » par la police, et d’autre part des militants antiracistes menottés, embarqués dans des combis. Je ne trouve pas anodin qu’un commissaire de police marque de manière évidente sa complicité avec certains de ces « hooligans » et son mépris du président de la Ligue des Droits de l’Homme – qu’il considère « d’extrême gauche », si j’en crois ses éclats exaspérés lors de l’arrestation de tout à l’heure.

La volonté de toutes celles et tous ceux qui étaient rassemblé-e-s à la Bourse était de délivrer un message d’attachement à des fondamentaux de « l’utopie démocratique », en particulier l’égalité des êtres humains. La petite foule était composée de personnalités très diverses, allant des mouvements altermondialistes à des attachés parlementaires européens. Je ne vois pas en quoi ce rassemblement constituait une menace, voire en quoi il troublait l’ordre public. L’interdire et organiser sa répression, ce qu’ont fait les autorités politiques en charge, c’était envoyer un signal clair, si bien résumé par un policier : « rentrez à la maison » ! Rentrez à la maison, enfermez-vous chez vous, pendant que la police quadrille les rues tout en tolérant de fait les manifestations de haine puante de milices qui souillent la mémoire des victimes – de nos proches –, lorsqu’elle ne les escorte pas pour « éviter leur frustration ».

Le slogan de l’invitation à manifester était « Bruxelles est à nous » : nous, les citoyens qui croyons dans la possibilité de bien vivre dans cette ville riche de sa « multiculturalité », qui défendons des idéaux de justice sociale, de respect et d’attachement aux libertés. Il faut nous rendre à l’évidence : Bruxelles n’est plus à nous.

(La photo illustrant cet article est due à Christian Beck. Merci à lui de m’avoir autorisé à l’utiliser.)

24 Comments

  1. Zakaria Zakaria

    Maintenant vous réalisez de quels pains se nourrissent nos policiers,ou plutôt ces chefs de corps, dont la partialité n’est plus à démontrer, à quand un grand nettoyage?

    • Arlette Xhaard Arlette Xhaard

      Cela fait longtemps que les policiers se nourrissent de ce pain…….. chefs de corps en tête !!! Nostalgie des hitlériens ? Soif de pouvoir ? On se sent très fort avec une arme à la ceinture……. hélas….. Vivement le grand nettoyage, mais CE gouvernement….veut-il le grand nettoyage? That’s the question !

  2. 2 zylmans 2 zylmans

    on n’est dans une ville « multiculturelle », si c’est dans le sens de la grande division, style casserole à pression, avec la particularité, pour Bruxelles, que les ghettos sont internes, comme des camps retranchés.

  3. tilmant lp tilmant lp

    dank u N V A en JANBOM JAN…..

  4. gilquin gilquin

    tout cela est très grave pour TOUS les habitants de Belgique ! quand nous révolterons nous tous pour la restitution de nos droits fondamentaux mis de plus en plus à mal…?

    • Alexia Alexia

      Le belge n a jms bougé… on lui enlève ses droits petit a petit et lui se laisse faire.

  5. Angela Angela

    Si on commence à menotter les pacifistes et laisser faire l’extrême droite, les hooligans et toute la ribambelle d’idiots de ce genre…..on a vraiment du soucis à se faire…

  6. C’est bien triste! Mais ne vous inquiètez pas… Le monde va savoir ce qu’il se passe ici! Je suis animatrice radio pour une grande compagnie de webradios et Radios FM aux USA et j’ai déjà parlé vendredi de ce qu’il s’était passé le dimanche de Pâques et de ce qu’il était censsé se passer ce samedi! J’ai poussé un grand coup de gueule et je n’hésiterai pas à recommencer, encore et encore tant que l’on bafouillera nos libertés et que notre ville ne nous sera pas rendue! Compter sur moi!!!

    • Harry Callahan Harry Callahan

      Ca dépend de ton point de vue, te prend pas pour un héro de fait divers, ça ne marchera pas.

  7. Bien que je sois en grande partie d’accord avec votre article et que je trouve honteuses les violences et les paroles agressives qu’ont tenues la police envers la population, mais je suis un peu surprise : d’où tenez-vous les sources selon lesquelles les hooligans et autres manifestants d’extrême droite ont pu manifester librement ?
    Je viens de faire quelques recherches et tous les journaux que j’ai lu sur ces manifestations parlaient également de dispersement et d’interpellations de ces manifestants, de la même façon qu’ont été dispersés et interpellés les manifestants anti-racistes de ce samedi. Il me semble donc que tout le monde subit la même répression, quel que soit les raisons de la manifestation et qu’il n’y a dans ce cas pas lieu de se scandaliser face à une « protection » des racistes contre une répression des anti-racistes.

    • jean-baptiste paquot jean-baptiste paquot

      tout a fait d’accord

    • Bonjour, quelques éléments de réponse :
      1/ le 27 mars, les « hooligans » n’ont pas été dispersés à Vilvoorde, ils ont pris le train à 300 pour arriver jusqu’à la Bourse : alors qu’ils enfreignaient clairement les directives interdisant les rassemblements, ils ont pu marcher de la Gare du Nord jusqu’à ce lieu sans que rien ne soit fait pour les en empêcher. Ils ont même bénéficié de l’escorte de la police de Vilvoorde entre la gare de Vilvoorde et la Gare du Nord.
      2/ arrivés à la Bourse, ils ont pu scander des slogans, afficher leurs banderoles et certains néonazis ont pu faire leurs saluts, avant même que la police demande la dispersion.
      3/ les arrestations administratives ont commencé après que certains se mettent à saccager les symboles d’hommage aux victimes et le mobilier urbain du piétonnier.
      4/ une large partie d’entre ces manifestants ont été raccompagnés à la gare du Nord sous escorte policière, où ils ont repris le train pour Vilvorde à 16h36, donc sans subir aucune arrestation.
      5/ par ailleurs, les images de plusieurs médias montrent une entente cordiale entre le commissaire de la zone Bruxelles-Ixelles chargé de l’encadrement de cette manifestation et certains manifestants (accolades notament).
      Voilà ce qui suggère d’après moi une disparité dans le traitement réservé aux uns et aux autres.

  8. Pirson Pirson

    Est-ce que les citoyens ont été libérés, à l’heure qu’il est?

  9. Harry Callahan Harry Callahan

    Faut arrêter de dire que Bruxelles est multiculturelle. La multiculturalité c’est une utopie. Ca n’a jamais marché et ça ne marchera jamais. Bruxelles est une ville cosmopolite certes, mais arrêtez de croire ce qui n’existe pas!

    • mimi mimi

      Ville cosmopolite, certes, multiculturelle peut-etre mais en tout cas pas interculturelle

  10. Pakef Pakef

    vous êtes vraiment un petit gocho bobo, en plein déni de vérité sur ce qui se passe en Europe se l’ouest. ce sont les gens comme vous les plus dangereux…

    • Max Max

      Il se passe quoi en Europe de l’ouest selon vous? Quels sont vos arguments pour juger une personne comme vous le faites?

  11. Wilkin Fabian Wilkin Fabian

    Tactiquement, ne restez pas sur place pour vous recueillir. Être « statique » vous mets dans la position de « manifestant » ….. En bougeant, vous n’êtes qu’un citoyen qui se promène.

    Ne vous présentez pas avec un « titre » ….. Mais en tant que citoyen. Car du moment ou l’on se présente en tant que « président de la ligue des droits de l’homme » …. Cela sous entend que vous êtes la a titre « formel ». Donc sollicité pour manifester.

    Techniquement, si vous restez en mouvement, en tournant autour de la place …. Ou en faisant des allées et venues ….. Vous ne pouvez pas être prit pour un manifestant. Et donc vous serez en droit de déposer plainte pour arrestation arbitraire.

    Si vous voulez faire gagner une certaine forme de liberté …. Il faut la prendre. Et arrêter de réclamer qu’on vous la laisse.

    La vie est mouvement. Le mouvement vous sauvera …. Car les policiers n’auront pas aussi facile pour vous encercler …. Soyez imaginatif. Leurs mouvements de « troupe » sont limité par le temps de réaction et coordination. Ils sont limité par leur nombre. Toujours en infériorités numérique. Ils sont obligé de boucler les rues pour limiter les mouvements …… Et cela prend du temps ….. A partir de la ….. Vous êtes gagnant car vous avez tout a loisir de prendre un autre chemin. (Il leur restera comme option que boucler tout le quartier …. Et ils ont pas les moyens de faire cela ad vitam ….. Car cela demanderait un blocus qui bloquera les commerces, les institutions, … bref … Ca ferra chier leur supérieur nettement plus qu’eux). 😉

    Enfin je dis ca je dis rien. 😉

  12. grosrogin grosrogin

    Vous auriez sans doute voulu, vous aussi, que les télévision,s du monde entier relaient votre action pacifique ?

  13. Fabian P. Fabian P.

    Je suis contre toute forme de discrimination, mais il faut comprendre les policiers : Nous sommes en alerte terroriste niveau 3 (4 ?). Le but affiché des terroristes est de diviser la population. Quelle cible plus aguicheuse pour eux qu’un groupe bien compact de gens cherchant à retisser des liens ? C’était leur devoir de disperser la manifestation au plus vite, et d’après moi ils savent bien que faire 5 sommations ne sert à rien. Ils ont donc appliqué directement la manière plus musclée, préférant ternir leur image que de risquer eux-mêmes leurs vies (car un groupe compact de militants de la paix ET de représentants des forces de l’ordre, ça devient je suppose presque insoutenable pour eux …)

  14. Benoit Benoit

    Je doute que s’interposer à une « arrestation » policière (peu importe le prétexte) fut été la chose la plus intelligente de votre vie. Je sais pas ce à quoi vous vous attendiez….

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