Skip to content

Les barbares sont en ville

Les récents « événements » français et danois ont été commentés largement tant dans la presse que sur les blogs : on ne manque pas « d’analyses » qui interrogent les causes des drames, qui appellent à des mesures – qu’elles visent à renforcer les politiques sociales ou à renforcer le contrôle. « Contribuer au débat » (en supposant qu’un débat existe par la juxtaposition des positions, ce qui n’est pas forcément une hypothèse robuste) est un risque : chaque paragraphe d’un billet va être décortiqué et, dans un contexte de forte émotion, pourra être retourné contre son auteur, quitte à ce qu’au passage s’opère l’une ou l’autre réduction sophistique. Si je prends ce risque, c’est qu’il me paraît clair que le courant dominant appelant à la répression, au contrôle et – tant qu’à faire – à un regain de vigueur de l’impérialisme nationaliste du XIXe siècle, est en passe de complètement balayer toutes les analyses (ne fût-ce qu’un peu) réflexives. Il me semble dès lors important de questionner un présupposé sous-jacent aux différents discours de condamnation : la dichotomie entre « eux » et « nous ».

En effet, dès les premières minutes qui ont suivi l’attentat politique contre Charlie Hebdo, les tweets politiques ont fait usage des mots « barbare » et « barbarie ». Très vite, les appels à « éviter les amalgames » ont côtoyés la « condamnation de la barbarie ». Or la figure du barbare, dans l’imaginaire occidental, n’est pas anodine. Elle renvoie au déclin de l’Empire romain, aux invasions des Goths, ces « bêtes brutales » qui sapent une civilisation dont on nous a enseigné depuis notre plus tendre enfance qu’elle était un haut lieu de culture. Les barbares, ce sont les hordes incultes qui balaient par leur violence les civilisations les plus raffinées, cependant déliquescentes car finalement trop raffinées. La réalité historique, et singulièrement le traitement inhumain réservé par les autorités romaines aux réfugiés Goths de la fin du IVe siècle, n’est ici qu’affaire de détails qui ne provoquent nulle faille dans notre représentation collective, en dépit des efforts de certains professeurs d’histoire esseulés.

Dans un climat où l’on sort des « chiffres officiels » de départs vers la Syrie de « jeunes radicalisés », chiffres « absolument inquiétants » bien que jamais les méthodes de comptage aboutissant à ces nombres ne soient explicitées, les connexions – directes ou indirectes, les bribes d’informations tirées des enquêtes empêchant à ce stade d’avoir un avis définitif sur cette question – des auteurs de ces crimes à des groupes « djihadistes » syriens permettent de suggérer des liens entre « les barbares » auteurs de l’attentat politique contre Charlie Hebdo, « le barbare » auteur d’une prise d’otage sanglante à caractère antisémite, « le barbare » danois auteur de deux fusillades mortelles, « le barbare » verviétois « passé par l’armée belge » avant de rejoindre des milices en Syrie et les « barbares » de « l’État islamique » qui décapitent des otages et terrorisent les populations en Irak et en Syrie. Le tout se mêle allègrement, et dans une Europe déjà fortement imprégnée d’islamophobie, permet toutes les fantasmes et justifie tous les amalgames1  : il n’y a rien de mieux que la crainte des invasions barbares pour justifier le glissement vers un régime sécuritaire généralisé (c’est-à-dire une forme spécifique du régime totalitaire2), pour légitimer des politiques de contrôle et d’oppression.

Les barbares sont les autres

Il est intéressant de questionner l’étymologie du terme français « barbares »3 : il découle en effet du terme grec « βα’ρϐαρος » qui signifie « étranger, non-grec » et qui qualifiait dès le VIe siècle ACN toute personne ne parlant pas la langue héllenique, c’est-à-dire toute personne qui, au lieu de disposer « du logos », ne faisait qu’émettre une forme de grognement (« béarbar » est ici une onomatopée, comme dans le « bor-bor » du mot borborygme, βορϐορυγμος, qui imite le son des intestins). Au fur de l’affirmation culturelle hellénique, cette désignation devient progressivement méprisante et s’inscrit dans l’idéologie dualiste qui marque la pensée grecque de la période classique4. Dans ses Histoires, Hérodote considère ainsi que la terre habitée se constitue de deux peuples, qui sont le « reflet inversé » l’un de l’autre : les civilisés (grecs) – mobiles – et les barbares – immobiles et renfermés sur leur territoire. Ce schéma se retrouve chez Thucydide, dans l’Anabase, qui souligne quelques caractéristiques importantes des barbares: ils sont restés « figés dans le temps », ils sont « arriérés » par rapport aux Grecs ; ils sont à la fois légion à l’extérieur de la Grèce et petit nombre « infiltré » en Grèce ; ils sont envieux de la civilisation hellénique et cela les rend cruels ; ils sont désorganisés et faibles, sauf à certaines occasions, dans la bataille. Plus encore, le barbare possède des schémas de pensée, des « valeurs » localisées et archaïques qu’il impose par la force, par opposition au civilisé dont les « valeurs » sont universelles et en évolution, schéma qui sera abondamment repris dans la tragédie grecque5.

Une même forme d’auto-affirmation connotera d’emblée la forme « barbarus » en langue latine, utilisée pour qualifier les étrangers. Empruntée directement du grec, la notion pose cependant problème, puisqu’elle servait abondamment à qualifier tous les non-grecs et donc, pour plusieurs auteurs grecs du IIe siècle ACN, elle s’appliquait même aux romains. Elle sera donc sujette à aménagement : on retrouve dans la rhétorique romaine des éléments de partition de l’univers structurés surtout autour de la question culturelle. La barbarie est définie avant tout comme le fait de ne pas être civilisé et il s’agit d’un statut dont on peut être émancipé. Relevant l’usage du terme chez Cicéron, Liza Méry6souligne :

Si, aux yeux de Cicéron le barbare mérite d’être traité avec humanité, c’est qu’il est perfectible, qu’il est un civilisé en puissance, et que les frontières entre barbarie et civilisation ne sont pas fixées une fois pour toutes. Or cette vision théorique est indissociable des pratiques romaines en matière d’intégration des étrangers à la communauté civique romaine : la romanité d’un individu ne se définit pas par son sang, ni par sa langue ou sa culture, mais par son statut juridique.

Cette acception nouvelle est d’intérêt : l’idée que les peuples barbares peuvent être « éduqués » à la civilisation (éventuellement malgré eux), être « convertis » à la citoyenneté, augure sans doute de certaines conceptions chrétiennes dont on retrouve l’influence jusque dans les discours pro-colonialistes du XVIIIe siècle français.

Il n’en reste pas moins que le barbare est aussi et avant tout une figure de la peur – comme le montrent par exemple les descriptions qu’en fait César dans sa Guerre des GaulesDe Bello Gallico, qui a comme caractéristique de renvoyer à la « férocité » (feritas) et à la « désorganisation » (uanitas), la conjonction de ces attributs étant une source d’angoisse particulière dans un monde romain où l’usage de la force repose sur le calcul stratégique7. Il est à noter que la peur des barbares sera particulièrement instrumentalisée dans le passage de la République à l’Empire, le régime impérial renvoyant une « image de force capable de résister » face à l’image du « barbare », là où la république semble manquer « de poigne ».

Les barbares sont nos autres

Mark Salter, dans un livre8 publié juste après les attentats du 11 septembre et intitulé Barbarians & Civilisations in International Relations démonte soigneusement la célèbre théorie du « choc des civilisations » due à Samuel Huntington, en proposant une lecture historique de la rhétorique de division entre « barbare » et « civilisation », du XIXe siècle aux années 1990. Rappelant la thèse d’Edward Saïd qui veut que les notions de « civilisation » et « barbarie » se définissent précisément par contraste, il propose à l’issue d’une lecture de textes du XIXe siècle l’idée – à mon sens cruciale – qu’à partir du moment où les « barbares » sont identifiés en fonction d’une référence culturelle, ils peuvent être tant extérieurs qu’intérieurs : les « étrangers hors des frontières de l’État-nation » sont ainsi rejoints par les « déviants à l’intérieur de l’État-nation ».

L’émergence des appareils idéologiques de la République en France peut d’ailleurs être lue comme une tentative d’unification de la population nationale afin d’éviter qu’en son sein subsiste des « barbares » : il s’agit d’inculquer les « valeurs de la République » pour éviter que des « déviants incultes » puissent se soulever contre elle. Comme je l’ai déjà discuté ailleurs, on ne peut comprendre l’idéal de l’École républicaine dans le discours de Jules Ferry qu’en se rappelant sa volonté d’éviter tout soulèvement populaire contre les gouvernements bourgeois et son fervent plaidoyer pour le développement d’un empire colonial français évitant cependant le piège d’une « dilution de la nation » : il s’agit d’assimiler les peuples sans intégrer leurs schèmes de pensée. L’École républicaine de Ferry est tout à la fois un outil d’inculcation d’une culture et d’acculturation, dans le cadre d’une idéologie impérialiste tout à fait explicite.

La double dimension intérieure/extérieure de la barbarie va devenir une préoccupation terrible durant la première moitié du XXe siècle. Salter montre notamment comment le NSDAP s’est emparé de l’usage unificateur du qualificatif « barbare » pour désigner « l’ennemi » qu’il s’agit soit de « corriger », « d’élever » (via un traitement pouvant passer par les camps de travail), soit si c’est considéré comme « peine perdue », d’exterminer car il pose trop de risque pour la « civilisation ». Il souligne par cet exemple fort – qu’il ne s’agit pas d’assimiler ici à une reductio ad Hitlerum : ce qui intéresse Salter, c’est le procédé rhétorique, le mécanisme de labellisation et l’argumentation qui le légitime et en découle – que par l’usage du qualificatif barbare, on peut unir en un seul ensemble tous ceux qui « ne sont pas conformes » aux normes dominantes des classes dominantes tout en réservant des « traitements spécifiques » en fonction des « cas », par « degré de barbarisme » des individus.

Selon lui, c’est aussi dans cette perspective que le terme a été réutilisé par les néoconservateurs américains dans les années 90. Le processus qu’il décrit nécessite en particulier de créer une « essence » du barbare, qui soit à la fois une forme symbolisant la barbarie ultime et une image que l’on puisse « plaquer » sur la réalité : tout comme « judéité » et « Juiverie » se sont fondus en un concept pour pouvoir unifier la description d’un ennemi essentialisé symbolisant l’ultime absence de valeurs morales, Samuel Huntington déjà assimile dans un seul ensemble « musulman », « islamiste », « arabe ». Cette confusion est dominante dans un grand nombre de pamphlets d’extrême-droite parus à la suite du 11 septembre, dont l’ouvrage de la célèbre journaliste italienne Oriana Fallaci, La rage et l’orgueil, qui a connu en 2002 un succès de librairie important. Fallaci y décrit une « colonisation de l’Europe » en oscillant entre deux hypothèses : les « arabes qui se multiplient comme des lapins » et la contamination idéologique/religieuse, cette oscillation lui permettant d’aboutir à la description « d’un ennemi » contre lequel elle appelle à rien de moins qu’une croisade9. Or c’est précisément ce texte qui a donné une série d’éléments de langage utilisés aujourd’hui : l’expression « islamo-fascisme » utilisée par Manuel Valls en est un excellent exemple10.

Les barbares de l’extérieur

L’opposition « barbare contre civilisation » renvoie à une question de « valeurs » : il s’agit de défendre les « valeurs de la civilisation ». Or, comme le soulignait Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre, cette défense a permis de légitimer les politiques d’oppression raciste dans les territoires occupés par la France (en l’occurrence l’Algérie), puisque par définition, un « barbare » n’a pas de valeurs, il est imperméable aux valeurs.

La société colonisée n’est pas seulement décrite comme une société sans valeurs. Il ne suffit pas au colon d’affirmer que les valeurs ont déserté, ou mieux n’ont jamais habité, le monde colonisé. L’indigène est déclaré imperméable à l’éthique, absence de valeurs, mais aussi négation des valeurs. Il est, osons l’avouer, l’ennemi des valeurs. En ce sens, il est le mal absolu. Élément corrosif, détruisant tout ce qui l’approche, élément déformant, défigurant tout ce qui a trait à l’esthétique ou à la morale, dépositaire de forces maléfiques, instrument inconscient et irrécupérable de forces aveugles.

Comme l’a montré Judith Butler11, c’est le même type de préconception qui a présidé aux traitements infligés par l’armée américaine dans les prisons irakiennes : conçus sur base d’une conception de « l’Esprit Arabe » tirée des travaux de « l’anthropologue » Alexandre Pataï, ils doivent être compris comme un moyen d’éradiquer – physiquement – la résistance « naturelle » des « arabes » aux « valeurs de progrès occidentales ». Selon Pataï, les « arabes » ont un rapport spécifique à la sexualité, et les tortures sexuelles imposées par les militaires peuvent être dès lors compris comme un moyen de briser l’« identité » des prisonniers.

Je comprends la nature coercitive de ces actes d’humiliation et de torture comme rendant explicite la coercition qui est déjà à l’œuvre dans la mission civilisatrice et, plus spécifiquement, dans l’établissement forcé d’un ordre culturel qui présente l’Islam comme abject, arriéré, présageant de la ruine et, en conséquence, nécessitant subordination et exclusion de la culture de l’humain lui-même.

Les rhétoriques coloniale et néocoloniale ont en commun ce que Fanon nomme le manichéisme premier, qui suppose une et une seule forme ultime de civilisation ouverte, menacée de la ruine par les « peuplades arriérées » finalement non-humaines : par leur mode de vie, elles s’excluraient elles-mêmes de l’humanité. Comme le soulignait déjà Frantz Fanon, ce manichéisme premier a ceci de puissant qu’il continue à imprégner les représentations dans les périodes de décolonisation, qu’il pousse finalement les colonisés eux-mêmes à se définir perpétuellement par rapport aux normes culturelles des colons. Dans ce cadre, les représentations des groupes d’insurgés deviennent une forme de miroir de celles qui marquent les puissances impérialistes, transformant la description d’Hérodote en formule performative. Le manichéisme premier de la rhétorique coloniale fait toutefois qu’il serait évidemment inconcevable aux yeux des agents dominants des « sociétés occidentales » de vouloir comprendre les motivations par exemple d’un groupe de combattants islamistes : parce qu’ils sont externes à la civilisation, parce qu’ils sont l’antithèse des valeurs, ils n’agissent pas selon des schémas que l’on peut étudier rationnellement et surtout, « leurs » actions ne peuvent être analysées à l’aune de grilles que nous pourrions « nous » appliquer.

On aboutit alors à des paradoxes : alors que les armées européennes recrutent à grand coup de « spots » montrant de jeunes gens beaux, souriants, en train de piloter des chars au milieu de plaines verdoyantes ou de construire des dispensaires (nous aidons les peuples), les gouvernements européens organisent des campagnes pour « dénoncer les mensonges de la propagande de Daesh », opposant des éléments de discours tirés de clips youtube à des images censées décrire « la réalité de la guerre ».

Les barbares de l’intérieur

Dans le cas des barbares de l’intérieur aussi, il s’agit avant tout de les identifier, « les traquer », pour reprendre l’expression de Nathalie Saint-Criq, commentatrice d’actualités politiques de France 2, sans jamais interroger leurs motivations en supposant leur comportement comme « rationalisable ». Quiconque opérerait cette rationalisation serait immédiatement taxé d’apologue du terrorisme : on ne peut qu’avoir peur du terrorisme, on ne peut pas en démonter les ressorts. L’appellation « terrorisme » en appelle au présupposé d’un vice essentiel, ontologique, qui a pour conséquence une interdiction d’analyse de sa réalisation, de sa dimension ontique. Le processus d’institution de la frontière entre « eux » (les barbares qui inspirent la peur) et « nous » (les civilisés qui ont peur) est un phénomène qui a comme corollaire immédiat l’impossibilité d’une posture « méta », et donc d’une étude scientifique de ce qui est à l’œuvre.

Le fait que la réponse sécuritaire consistant à « augmenter d’un cran » le « niveau de vigilance Vigipirate » soit la première priorité annoncée d’emblée par le gouvernement français est à cet égard intéressante en ce qu’elle revient à affirmer que la première défense contre « le terrorisme » est une mesure aveugle, généralisée. Puisqu’il est général, le dispositif Vigipirate peut sembler une sorte de panacée face au « terrorisme », désignation amalgamante qui empêche l’analyse. Se pencher sur la genèse de Vigipirate permet de mieux comprendre le lien entre ce dispositif de contrôle et les barbares : Mathieu Rigouste a montré dans un superbe ouvrage12 que la rhétorique sécuritaire autour de ce dispositif est un héritage direct de la rhétorique militaire coloniale et à quel point la question de « l’ennemi intérieur » est une question liée directement à la question coloniale. Il faut rappeler que de Gaulle a finalement « donné son accord » à l’indépendance de l’Algérie par crainte d’un « brassage de population » qui aurait pu affaiblir « l’identité nationale » et donc « la communauté nationale » – cette « communauté nationale » que l’exécutif français a systématiquement invoqué suite aux attentats parisiens. Il s’agissait donc d’éviter de « saper la nation » en introduisant en son sein des éléments conçus comme « non-intégrables ». Vigipirate est quant à lui un mécanisme de contrôle localisé « d’éléments non-intégrables » : il part du principe de l’existence d’un « étranger de l’intérieur » qui est un forcément un « ennemi interne ».

Ce qui est fascinant, c’est qu’à l’heure où la souveraineté nationale semble très limitée dans de nombreux états – en particulier sur les questions économiques, une certaine idée de l’État-nation tel qu’elle s’est formée au XIXème siècle, avec le présupposé d’une « homogénéité interne » reste tout à fait d’actualité. Il me semble qu’il y a là encore un paradoxe intéressant pour l’analyse. Mais la figure du barbare permet de l’ignorer, comme toutes les questions essentielles que ces attentats pourraient soulever sur les sociétés européennes : elle agit comme repoussoir de tout questionnement des mécanismes propres aux structures sociales qui ont engendré ces attentats.

Refuser le manichéisme premier

Il ne s’agit pas ici de cautionner, il s’agit de rappeler que sans étude approfondie des multiples causes, en se réfugiant dans les raisonnements rassurants et faciles, on ne peut proposer de politique qui fasse réellement sens. On ne peut qu’appeler à des croisades contre les barbares et plonger dans un délire guerrier qui est le meilleur moyen de déconstruire la « société ouverte » qu’il s’agirait justement de « défendre ».

La dichotomisation qui s’opère, cette ligne entre « eux » et « nous », est un poison pour la réflexion. Très confortable puisqu’elle évite tout questionnement sur nos responsabilités collectives dans la « fabrique des monstres », elle ne peut qu’aboutir à des réponses qui renforcent les dominations. En particulier, les politiques qui utilisent la figure du barbare s’immunisent de tout examen de conscience : le barbare étant par essence vicié, ne se pose pas la question de savoir par exemple si le démantèlement programmé de l’État-Providence par la majorité des forces politiques ou les politiques impérialistes de l’OTAN peuvent avoir des impacts, poussant à des réponses extrêmes de ceux qui les subissent directement.

La figure du barbare est une arme de dépolitisation massive du nécessaire questionnement face à ces attentats clairement politiques. Il n’y a rien de plus effroyable que le prolongement du « front républicain » : l’étude des causes sociales de ces événements ne pouvant qu’aboutir à des divergences idéologiques, cette « union » signifie que l’on se borne absolument à une condamnation sans procéder à une forme d’analyse et d’auto-analyse. L’absence de réel clivage politique sur les mesures à prendre, l’unanimisme ambiant, démontre que le manichéisme premier a parfaitement désamorcé toute velléité d’analyse compréhensive. Et que nous nous précipitons dès lors, ayant renoncé à chercher à comprendre, vers des mesures aveugles.

Dans la lutte contre les barbares, il n’y a que la barbarie.

Notes et références

  1. La précaution oratoire « évitons les amalgames » servant justement à les servir immédiatement après son énonciation.
  2. Si l’on en suit Hannah Arendt (Les Origines du Totalitarisme, 1951), la caractéristique première du totalitarisme est la « dissolution des structures sociales » – en fait, à bien la lire, elle évoque plutôt la dissolution des institutions. Ce que l’émergence d’un contrôle généralisé opère, c’est justement cette destruction : vous ne pouvez plus faire confiance à personne, même au sein de votre famille, car votre fils est un djihadiste en puissance, et les institutions semblent parfaitement dépassées : il faut donc les réformer quitte à abandonner des principes fondateurs – par exemple, la présomption d’innocence au cœur de la justice républicaine.
  3. Bruno Dumézil, Les Barbares expliqués à mon fils, éditions du Seuil, 2009, p. 9
  4. C. Darbo-Peschanski, “Les barbares à l’épreuve du Temps (Hérodote, Thucydide, Xénophon)”, In: Mètis. Anthropologie des mondes grecs anciens. Volume 4, n°2, 1989. pp. 233-250.
  5. E. Hall, Inventing the Barbarians. Greek Self-definition through Tragedy, Oxford UP, 1989.
  6. L. Méry, « Barbares et civilisés chez les auteurs latins du 1er siècle Av. J.-C. », in Barbares et civilisés dans l’Antiquité, Cahiers Kubaba – Université Paris I Panthéon-Sorbonne n°7, Paris, L’Harmattan, 2005.
  7. Y. A. Dauge, Le Barbare. Recherches sur la conception romaine de la barbarie et de la civilisation, Bruxelles, coll. Latomus, 1981
  8. Mark B. Salter, Barbarians and Civilization in International Relations, Pluto Press, 2002.
  9. Notons que Charlie Hebdo avait fourni une critique positive de cet ouvrage, pourtant largement décrié par des figures intellectuelles de gauche comme de droite : même Alain Finkielkraut s’en était distancié.
  10. A. Gresh, Islamo-fascisme. Manuel Valls meilleur que George W. Bush, 17 février 2015, http://blog.mondediplo.net/2015-02-17-Islamo-fascisme-Manuel-Valls-meilleur-que-George
  11. Judith Butler, « Sexual politics, Torture, and Secular time », The British Journal of Sociology, 59 (1), 2008, pp. 1-23.
  12. Mathieu Rigouste, L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, Paris, La Découverte, 2009.

Be First to Comment

Laisser un commentaire



Konami Easter Egg by Adrian3.com