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Que signifie la journée internationale des étudiants ?

17 novembre 2014 : le Soir publie une interview dont le chapeau indique :

Dix-sept novembre 1941, des milliers d’étudiants étaient dans les rues de Prague pour s’opposer au régime nazi…Dix-sept novembre 2014 – alors que la date est devenue Journée internationale des étudiants – des milliers de jeunes seront dans les rues de huit villes du pays.

Misère du journalisme contemporain : cette réécriture historique montre à quel point le souvenir de l’époque nazie s’étiole et sa réécriture mythifiée s’opère continûment. Une leçon d’histoire s’impose et nous conclurons d’ailleurs en motivant son caractère indispensable.

La répression de Prague

Le 17 novembre est devenu, pour les organisations étudiantes un peu partout dans le monde, « la journée internationale des étudiants » en commémoration de la répression violente d’étudiants et de professeurs pragois par le régime nazi en 1939, se traduisant par 9 exécutions sommaires et augurant de la fermeture de toutes les universités et écoles supérieures tchèques dans les trois jours qui suivirent1. Cette répression fait en particulier suite à des troubles lors des funérailles de Jan Opletal, un étudiant de médecine de l’Univerzita Karlova, la plus ancienne université tchèque, tué lors d’une manifestation anti-nazi le 11 novembre.

Konstantin von Neurath, le Reichsprotektor de la Bohème-Moravie organisa à partir du 17 la déportation de plus d’un millier d’étudiants et de professeurs en quelques mois, invoquant pour se justifier le Führerprinzip, base de la doctrine hitlérienne. Dans le deuxième tome de Mein Kampf, Hitler décrit ce principe en détail :

Toute l’organisation de l’État doit découler du principe de la personnalité, depuis la plus petite cellule que constitue la commune jusqu’au gouvernement suprême de l’ensemble du pays.

Il n’y a pas de décisions de la majorité, mais seulement des chefs responsables et le mot « conseil » doit reprendre sa signification primitive. Chaque homme peut bien avoir à son côté des conseillers, mais la décision est le fait d’un seul. Il faut transposer le principe qui fit autrefois de l’armée prussienne le plus admirable instrument du peuple allemand et l’établir à la base même de notre système politique : la pleine autorité de chaque chef sur ses subordonnés et sa responsabilité entière envers ses supérieurs. (…)

L’État raciste, depuis la commune jusqu’au gouvernement du Reich, ne possédera aucun corps représentatif qui décide quoi que ce soit par voie de majorité, mais seulement des corps consultatifs qui se trouveront sans cesse aux côtés du chef et qui recevront leur tâche de lui ; parfois même ils pourront, au besoin, dans certains domaines, prendre des responsabilités entières comme ce fut toujours le cas pour tous les chefs ou présidents des corporations.

On le constate, ce principe consiste dans le culte de la personnalité et de l’autorité des chefs à tous les maillons de l’état, et qui impliquait d’après Neurath qu’il ne puisse plus y avoir une liberté académique dans les institutions – celle-ci étant associée à un mode de décision collégiale au sein des sénats académiques. Neurath le souligna à plusieurs reprises dans les discours suivant le 17 novembre : les étudiants comme les professeurs ayant contesté l’autorité qu’il incarnait, ils avaient enfreints leur devoir de respect du Führerprinzip et cette infraction était due « à la trop grande liberté que les universités tchèques avaient conservée », liberté qu’il se devait dès lors de « réduire à néant ».

Il faut noter que les premiers visés par les purges qui suivirent le 17 novembre 1939 furent d’ailleurs les universitaires tchèques qui critiquaient ouvertement la réécriture historique que les nazis tentaient d’opérer pour justifier la partition de la Tchécoslovaquie entre Protectorat de Bohème-Moravie et République slovaque. En particulier, un grand nombre d’historiens et de juristes furent arrêtés, dont quelques grandes figures du nationalisme tchécoslovaque.

Il est une évidence en effet : les régimes autoritaires n’ont pas intérêt à laisser les universités – et plus largement tout l’enseignement supérieur – développer une recherche indépendante, car celle-ci peut rapidement s’avérer déstabilisante pour la doctrine officielle. C’est ce qu’avaient parfaitement compris les leaders du NSDAP, qui s’empressèrent de mettre au pas les institutions d’enseignement supérieur au fur et à mesure des conquêtes allemandes. Par exemple, en Belgique, le régime imposa à plusieurs universités la nomination de professeurs issus du mouvement flamand et prônant la collaboration, ce qui aboutit d’ailleurs à la fermeture de l’Université libre de Bruxelles en 19412.

Soulignons que Führerprinzip impliquait aussi la centralisation des responsabilités et la nomination de « chefs », de « leaders » universitaires, s’inscrivant dans la chaîne hiérarchique des chefs remontant jusqu’au Führer et incarnant son pouvoir au niveau de l’université. Dans la plupart des universités allemandes, le pouvoir des recteurs sera ainsi très largement renforcé au nom de ce principe dès 1933 : par exemple, ils auront la possibilité de nommer ou de révoquer unilatéralement les professeurs, d’ouvrir des cours qu’ils jugent utiles et de fermer ceux qui ne leur semble pas pertinents car contraires à la doctrine officielle ou assimilés à des disciplines « dégénérées3 », etc.

L’université compromise

À ce niveau, il faut éviter souscrire à une certaine image d’Épinal de la résistance des universitaires – en particulier des universitaires allemands. Plusieurs professeurs d’université furent des défenseurs de la politique académique nazie. Le plus célèbre fut sans conteste le philosophe Martin Heidegger, nommé recteur de l’Université de Fribourg le 21 avril 1933 avec le soutien du NSDAP (parti qu’il rejoignit le 1er mai), qui déclara sans détour dans son discours d’accession :

La « liberté académique » tant célébrée sera expulsée de l’université allemande, car cette liberté n’est pas authentique, puisqu’elle est seulement négative. Elle signifie surtout le manque d’engagement, l’arbitraire des intentions et des inclinations, le manque de contrainte dans ce qui doit être achevé et peut être laissé inachevé.

La majorité des professeurs allemands de l’époque étaient conservateurs et regrettaient amèrement « l’Âge d’Or » (relativement fictif) de l’Université impériale et de son prestige. Opposés aux politiques de démocratisation et de massification des populations étudiantes entreprises sous la République de Weimar – soulignons que cette massification se produisit à budget constant, vu l’état des finances, aboutissant en un définancement des universités – ils étaient nombreux à espérer l’arrivée d’un régime autoritaire qui restaurerait les privilèges perdus après la première guerre mondiale. Plusieurs courants suggéraient également que l’échec allemand en 14-18 était dû à des « ennemis » de l’intérieur, dont un certain nombre d’enseignants juifs et/ou socialistes, accusés d’avoir démotivé leurs étudiants lors de la mobilisation. Pire encore, un certain nombre des enseignants socialistes (les réformistes4 comme les révolutionnaires) avaient contribué à la Révolution allemande de 1918-19195, provoquant la chute de l’Empire et donc, d’après les conservateurs, la perte de l’université.

Les professeurs conservateurs vécurent les premiers temps du nazisme comme une période d’opportunités, leur permettant de donner corps au projet d’une université directement mise au service d’une doctrine d’état, « l’université politique » comme la nommait l’historien Adolf Rein, dont ils se voyaient bien sûr les maîtres à penser et les gestionnaires naturels. Le projet de « mettre au pas » les collègues déviants était d’ailleurs explicite, comme l’extrait du discours du rectorat d’Heidegger le montre bien, avec une insistance toute particulière sur la productivité des chercheurs. Rappelons que dans une motion adoptée le 8 juin 1933, la Conférence des Recteurs Allemands exprime son « désir ardent de travail en commun avec le nouvel état », trois mois à peine après l’exclusion forcée de tous les professeurs juifs. Plus encore, plus d’un millier professeurs d’université rejoignirent, en novembre 1933, une manifestation « d’allégeance à Hitler et à l’État national-socialiste », alors que les exclusions de professeurs suspectés de ne pas « s’engager pleinement pour l’état » se multipliaient (en application de la loi votée le 30 juin, avec le soutien de l’Union des universités allemande). Une série de conférences en hommage à Hitler et au nazisme furent données à cette occasion, notamment par Heidegger, recteur de Fribourg et Hirsch, recteur de Göttingen. Elles furent suivies de la publication d’une « Déclaration des Professeurs des Universités et des Écoles Supérieures allemandes en faveur de Adolphe Hitler et de l’État national-socialiste » (Berkenntnis der Professoren an den deutschen Universitäten und Hochschulen zu Adolf Hitler un dem nationalsozialistischen Staat), signée par quelques 960 professeurs, traduite en quatre langues (anglais, italien, français et espagnol) et diffusée très largement dans le monde.

Soulignons ici un passage du discours d’Heidegger (qui se conclut bien évidemment par un « Heil Hitler ! »), montrant toute l’adhésion de philosophe au Führerprinzip :

Nous reconnaissons ici que la sauvegarde de la conscience de notre peuple ne peut être confiée qu’à un État national-socialiste. La révolution national-socialiste constitue non seulement la reprise d’un pouvoir déjà existant, par un parti né sous l’ancien régime, mais elle apporte une transformation aussi complète que radicale, dans notre existence. Dès aujourd’hui, chacun aspire au retour de la décision et de la fermeté dans toutes choses. On veut que chacun puisse se faire fort de prendre entière responsabilité morale de ses actes.

Nombre d’entre ces professeurs chantres de la grandeur d’Hitler et de la puissance allemande – aux rangs desquels on peut compter Heidegger sans aucune hésitation – déchantèrent cependant à mesure que l’anti-intellectualisme se développait dans la doctrine nazie, anti-intellectualisme qu’ils avaient pourtant contribué à forger en militant pour l’expulsion de ceux de leurs collègues qui n’étaient pas « conformes » à l’idéologie du IIIe Reich.

Quelles leçons tirer du 17 novembre 1939 ?

Nous n’avons pas ici fait une étude exhaustive des politiques universitaires nazies (qui méritent un examen bien plus approfondi) : je prépare un article de recherche sur ce thème qui sera publié dès que possible… Cependant, les éléments rappelés ici visent à rétablir fermement quelques faits historiques, pour éviter l’étiolement mémoriel nocif – très nocif – à la compréhension de la montée en puissance du nazisme. En effet, à mesure que l’on réduit l’idéologie nationale-socialiste à la dimension antisémite de l’hitlérisme, on empêche une véritable analyse de la production du nazisme et donc toute compréhension des mécanismes historiques à l’œuvre. Il ne suffit pas de dire que le nazisme est une monstruosité : il faut comprendre en quoi cette idéologie est le produit de son époque, comment elle a pu s’ancrer concrètement dans la réalité.

Le contraste entre l’attitude majoritaire de l’université allemande et la répression de Prague montre parfaitement comme un concept hitlérien comme le Führerprinzip a pu à la fois servir les desseins de professeurs opportunistes qui se sont empressés de le célébrer et servir d’arme pour une répression sanglante des universitaires tchèques. En ce qu’elle interroge profondément le rôle des intellectuels universitaires face aux régimes autoritaires, les rapports entre monde académique et pouvoir, la date du 17 novembre 1939 mérite que l’on s’en souvienne avec la plus grande précision.

Notes et références

  1. Voir Tomáš Pasák, 17. listopad 1939 a Univerzita Karlova, Presses de l’Univerzita Karlova, Prague, 1997. Je dois remercier Pavla Řádu pour son aide à la compréhension de cet ouvrage.
  2. Andrée Despy-Meyer, Alain Dierkens, Frank Scheelings, eds., 25 novembre 1941, l’Université Libre de Bruxelles ferme ses portes, Bruxelles : Archives de l’Université libre de Bruxelles, 1991.
  3. Les professeurs de physique quantique et relativiste seront amenés à démissionner ou à ce consacrer préférentiellement à la « physique aryenne » purement déterministe, les professeurs de biologie devront enseigner un « évolutionnisme génétique » supposant l’existence de « races supérieures », etc.
  4. Il faut noter que pour les ultra-conservateurs, dont Arthur Moeller van den Bruck est l’une des grandes figures, avaient plus de défiance pour certains sociaux-démocrates que pour les marxistes révolutionnaires : ils suspectaient en effet les réformistes d’ourdir un complot de soulèvement populaire tout en donnant des gages de respectabilité au sein des instances parlementaires. Dans son ouvrage célèbre de 1923, Das Dritte Reich, qui a fortement influé sur la doctrine du NSDAP, il suggère d’intégrer une forme particulière de justice distributive inspirée du socialisme à un nationalisme allemand inspiré d’une histoire fantasmée du royaume prussien. Il suggère qu’une fois un tel programme adopté, les sociaux-démocrates « véritablement réformistes » ne pourront que rejoindre les rangs des conservateurs et les autres se « démasqueront » par leur refus de se rallier à cette synthèse.
  5. Citons par exemple la mathématicienne Emmy Noether, qui cumulait une obédience politique « suspecte » – elle avait été membre de l’USPD – à son origine juive. Militante lors de la révolution allemande de 1919 (qui lui permit d’ailleurs d’obtenir une habilitation, l’accès aux postes universitaires statutaires étant réservé jusqu’en 1919 aux seuls hommes), elle fit partie des enseignants défendant une politique de démocratisation institutionnelle passant notamment par une « révolution pédagogique » sous la république de Weimar. Harcelée dès janvier 1933 par les associations étudiantes et quelques professeurs conservateurs, Noether fut officiellement exclue de l’Université de Göttingen en avril 1933, à la suite de l’exclusion de tous les juifs de la fonction publique.

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