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De l’idéologue à l’idéolâtre

J’ai déjà décrit sur ce blog les mécanismes de diffusion de l’idéologie néolibérale au sein des institutions d’enseignement supérieur comme une forme spécifique de « production/circulation » d’un « discours d’importance », suivant un schéma théorisé par Bourdieu. Reprenons-le rapidement1 : l’idée centrale en est que le discours idéologique se « transfère » de champs en champs (par exemple, de l’entreprise à l’université, de l’université à l’entreprise, de l’entreprise au « monde » de l’art contemporain) parce que, dans chaque champs, des agents dominants (ou en passe de devenir dominants) adaptent ce discours pour justifier leur position (ou leur position en devenir)2. Cette opération de « traduction » infléchit également le discours idéologique en général, c’est-à-dire que par l’opération de traduction, un nouveau discours est produit : la circulation et la production de l’idéologie dominante sont indissociables, il ne s’agit pas d’étapes « séparées ». De cette dualité circulation/production résulte qu’il est illusoire de tenter de séparer les « producteurs initiaux » et les « agents traducteurs », ou dans un vocabulaire inspiré d’Isabelle Stengers, la « source » et les « petites mains » : cette erreur qui consiste à tenter d’identifier une seule et unique source à un discours idéologique dominant (les institutions internationales, les managers, etc.) empêche de saisir justement ce qui fait la force de l’idéologie dominante, à savoir qu’elle semble « naturelle », « de bon sens »… car elle s’appuie sur des croyances (et donc des récits mythologiques) bien ancrés3.

Les zones d’adhérence

Si la vision néoconservatrice4 de l’enseignement, marquée par le principe de concurrence généralisée entre institutions d’enseignement et un rapport purement « adéquationniste » entre « production » du système éducatif et « besoins des entreprises », a pu balayer largement d’autres conceptions de l’éducation, c’est qu’elle a trouvé dans certains concepts bien installés des assises stables pour se déployer : l’excellence et le mérite (fondamentaux de la refonte de l’éducation opérée partout en Europe au XIXe siècle dans le cadre du développement des États-Nations et des « nouveaux » empires coloniaux), mais aussi l’autonomie institutionnelle (« valeur phare » héritée de l’anti-institutionnalisme de la fin des années 60).

Si la vision néoconservatrice de la santé mentale, marquée par un projet de tri, de contrôle et de traitement des « déviants », et par la transformation des responsabilités collectives quant au bien-être de tous en responsabilité individuelle de « bonne gestion » de son « capital santé », a pu largement prendre corps, c’est parce qu’elle a pu prendre appui sur l’antipsychiatrie (en travestissant violemment ses fondamentaux)5 et sur une tradition hygiéniste « historique » datant elle aussi du XIXe siècle, posant comme objectif premier de la psychiatrie le traitement des « formes de folies » (et donc de « déviances ») comme s’il s’agissait de maladies à fort potentiel épidémique.

Si la vision néoconservatrice de la production artistique, qui vise à la fois la distinction individuelle permettant de créer des « individus remarquables » dotés « d’aptitudes » spécifiques qui doivent être utilisées comme « atouts » dans la lutte généralisée des places6 et la matérialisation du capital culturel incorporé en capital économique permettant d’étendre le marché au domaine artistique mais aussi – ceci allant de pair – la réification des facultés créatrices, a pu triompher, c’est parce que l’idéologie charismatique marque profondément le domaine artistique, le « talent » y étant célébré béatement, et son cortège de concepts anti-égalitaristes s’y étant profondément enkystés, sous l’influence notamment des « auteurs-entrepreneurs » du XVIIIe et du XIXe siècle, de Diderot à Victor Hugo.

Je pourrais continuer encore la liste des exemples… L’essentiel de mon propos est ici de montrer qu’il faut nécessairement qu’existe ce que j’appelle des « zones d’adhérence » pour qu’un discours puisse être « traduit » d’un champ à un autre champ : des concepts, des manières de penser bien ancrées qui se trouvent « recyclées » comme fondements de la pensée « révolutionnée ». Pour utiliser une métaphore, ces idées et systèmes d’idées préexistants sont intégrés dans la « nouvelle idéologie dominante » à la manière de piliers romains utilisés par un architecte italien du XVe siècle pour appuyer un édifice Renaissance : ce recyclage est intrinsèquement cohérent dans la mesure où la Renaissance réinvente l’Antiquité pour permettre sa révolution culturelle, et plus encore, il permet de donner une véritable légitimité à cette révolution.

Réécritures historiques

L’existence de ces zones d’adhérence, de ces systèmes d’idées préexistants « intégrables » dans l’idéologie « révolutionnée », a une implication intéressante : bien souvent, l’opération de « traduction » du discours permettant son « import de champ à champ » est aussi une opération de réécriture. Cette réécriture est en grande partie historique : en réécrivant une histoire mythique autour des concepts intégrables on donne une légitimité à la révolution idéologique. Ce n’est par exemple pas un hasard que les réformes de l’enseignement supérieur soient nées d’une succession d’anniversaires factices7 des « plus vieilles universités européennes », Bologne et Paris. Ce n’est pas plus un hasard si les grands défenseurs de « l’internationalisation » des universités sont aussi les premiers à déclarer défendre le « modèle historique » de l’université européenne moderne, le modèle « humboldtien » – qui n’a jamais existé comme « réalité physique », mais n’est qu’une réinvention somme toute très récente (datant des années 1920) des « utopies universitaires » des idéalistes allemands du début du XIXe siècle8.

Plus encore, comme toute réécriture mythique, l’opération de traduction implique des effets intrinsèques de croyance : par exemple, l’excellence – ce bon vieux concept académique dont on trouve nombre de références à l’université du XIXe car « exceller » c’est « dépasser », ce qui rejoint le schéma positiviste du XIXe siècle et sa foi béate dans le progrès scientifique et donc le « dépassement permanent » – devient bien plus qu’un simple « point d’appui » de la traduction universitaire de l’idéologie néolibérale, elle en devient un véritable mantra. « Il faut faire ces sacrifices car notre excellence en dépend » : voici le concept transformé en formule incantatoire dont la force vient de ce qu’elle laisse entendre que « nous étions excellents, nous sommes désormais menacés ». Que l’excellence ait pu signifier bien autre chose au XIXe siècle que le régime de concurrence généralisé entre institutions n’entre pas dans l’équation car la réécriture historique permet de laisser accroire que la concurrence interuniversitaire était tout à fait une réalité des institutions de l’époque et que l’excellence a dès lors toujours pris le même sens, à savoir la lutte des institutions entre elles et, parce que les théories néolibérales sont incapables de penser les dimensions collectives, des chercheurs entre eux. Pour le démontrer, certains n’hésitent pas à citer le « débauchage » de très nombreux professeurs allemands par la Grande Bretagne et les USA entre 1840 et 1890 : ils oublient bien sûr au passage la fuite de nombre de jeunes hégéliens que le pouvoir tentait de réduire au silence après la révolution de Mars et plus tard de professeurs juifs face à un antisémitisme de plus en plus affiché sous le régime de Bismarck. Le même processus est à l’œuvre au sujet de la « mobilité internationale des chercheurs » où l’on cite fréquemment des savants renaissants « extrêmement mobiles » en ignorant volontairement que leur mobilité n’avait rien d’un choix mais résultait de l’obligation pour eux de s’enfuir d’un environnement devenu hostile9.

Les concepts-refuges et l’Âge d’Or

Mais que se passe-t-il une fois que l’opération de traduction a eu lieu, et qu’un discours idéologique « révolutionné » a pu être établi ? Que deviennent les agents traducteurs ? Mon hypothèse est qu’ils sont obligés de continuer en permanence l’opération de traduction (au double sens circulation/production) pour protéger leur position, mais que cette opération perpétuelle est itérative, qu’elle les amène à intégrer dans leur construction d’un discours idéologique en permanence réadapté des concepts qui ne sont plus susceptibles d’être redéfinis et qu’ils utilisent comme données axiomatiques. Ces concepts-axiomes sont leur meilleure arme et leur dernier refuge en cas de contestation. L’une des grandes forces de la pensée néolibérale à ce niveau, c’est d’avoir fait du changement l’un de ces concepts-axiomes : « il faut changer les institutions car le changement c’est l’adaptation indispensable au contexte et donc la survie ». Personne n’oserait le contester aujourd’hui, à moins de passer pour un rétrograde et donc, une menace pour la survie de l’institution. Aux côtés du « changement », les concepts recyclés sont « naturellement » amenés à jouer un même rôle axiomatique, car ils ont l’avantage d’offrir une « légitimité traditionnelle » (pour emprunter aux catégories de domination décrites par Weber).

L’ensemble axiomatique se dévoile particulièrement lorsque les révolutions idéologiques se traduisent en réformes « implémentées » directement au niveau des institutions. La plupart des réformes mises en places ces dernières années touchant à l’enseignement ou à la culture et s’inspirant des conceptions néolibérales se sont avérées source de renforcement des rapports de dominations au sein des institutions de ces champs : e.g., l’université belge francophone se ferme dramatiquement aux milieux populaires (bien plus que dans les années 90) ; et bien sûr les mandarins pilotant les réformes ont vu leur pouvoir d’influence s’accroître significativement au fur de « l’autonomisation » des universités en France10 comme en Belgique francophone. Face à la foule des déclassés, la réponse est toujours la même : « sacrifices nécessaires » pour atteindre « l’excellence », « le rayonnement international », etc. Et grâce à ces sacrifices, on pourra – « rassurez-vous » – dans un avenir toujours plus lointain, nous préoccuper à nouveau du rôle de l’institution pour lutter contre les inégalités, pour démocratiser l’accès à la culture, pour produire, conserver et transmettre des connaissances, etc. L’excellence est sans doute pour l’université le meilleur exemple de concept réinventé devenu concept-axiome et au nom duquel toutes les mesures même les plus violentes (licenciement de personnel, augmentation des coûts des études, diminution sensible de la liberté des chercheurs – notamment de leur liberté politique) devient acceptable.

À mesure que l’horizon de cet avenir qui chante s’éloigne, la nostalgie s’empare des déclassés – qui subissent une dégradation objective de leurs conditions matérielles. Se constitue alors un mythe de l’Âge d’Or qui est en partie fondé sur une réalité matérielle11 (effectivement, donner cours à 20 étudiants est bien plus agréable qu’à 600), mais emprunte souvent aussi à la réécriture mythologique qui s’est opérée à l’occasion de la circulation/production de l’idéologie néolibérale. Le discours critique devient alors parfaitement récupérable par les thuriféraires des réformes en cours : « vous voulez défendre la liberté académique dans la recherche fondamentale universitaire tant promue par Humboldt ? Mais lorsque nous évoquons l’excellence, nous ne faisons rien d’autre. »

Les idéolâtres

Par le refuge qu’ils trouvent dans les concepts-axiomes, les idéologues se muent peu à peu en idéolâtres : incapables de percevoir la réalité dans la croisade permanente pour la légitimation de leur propre position dominante au sein d’un champ qui, parce qu’ils contribuent à en réduire l’autonomie pour l’assujettir plus entièrement à la raison marchande de la concurrence généralisée, ne peut plus suffisamment garantir leur position dominante dans le champ général des rapports de production, ils en viennent à développer ce que j’ai appelé, tentant une synthèse (périlleuse et sans doute inaboutie) entre Bourdieu et Foucault, le « syndrome de Don Quichotte ». Leur lutte pour la légitimation ne prend en effet sens que par la réinvention mythologique de la réalité qu’ils opèrent continûment. Lorsqu’un directeur de musée ou un président/recteur d’université s’auto-définissent comme « chef d’entreprise », ils n’évoquent pas la réalité d’un C.E.O. d’une entreprise : ils invoquent au contraire une figure mythique de l’entrepreneur, généralement imprégnée d’une représentation absolument anachronique du patronat industriel. C’est dans ce contexte précis que ces « entrepreneurs institutionnels » comme les nomme la théorie néo-institutionnelle se transforment en véritables gourous débitant des mantras et instillent des mécanismes sectaires au sein de leurs institutions : la remise en question de l’idéologie devenue croyance quasi-religieuse n’est plus possible, pas plus que celle des discours des idéologues devenus prêtres, il faudra donc excommunier les hérétiques (dans un premier temps) et plus largement, ceux qui doutent (dans un second temps).

Le culte de la personnalité des « décideurs » est l’un des aspects liés à la transmutation des idéologues en idéolâtres. S’exprimant préférentiellement à la première personne pour expliciter les infléchissements « indispensables » des politiques institutionnelles (« j’ai voulu », « j’ai décidé », « j’ai souhaité », …), ils se positionnent en top-managers – c’est-à-dire en généraux qui lancent leurs soldats-employés dans les croisades qu’ils livrent entre eux12 et contre des « menaces extérieures » souvent fictives ou mythifiées. Ce processus d’hyperpersonnalisation les rend par ailleurs souvent inefficaces dans la défense des « intérêts » institutionnels : parce qu’ils ne peuvent mobiliser qu’en lançant des mots d’ordre et – puisqu’ils ont participé à la « révolution », à la « désinstitutionnalisation » de l’institution qu’ils dirigent – non pas en avançant des arguments quant aux finalités de leur institution, ils ne convainquent que leurs disciples et leurs adorateurs, ceux là qui les trouvent tellement « charismatiques ». Si au sein des institutions, leur position assure une certaine institutionnalisation de leur discours (ils détiennent le skeptron qui fait que l’on ne doute finalement que peu de leurs propos), dès lors qu’ils s’adressent à l’extérieur, ils sont perçus – sans doute à juste titre – comme arrogants et corporatistes par des parts importantes de « l’opinion ». En découlent d’ailleurs des discours méprisants vis-à-vis des « politiques » tentés par le « populisme » et des volontés plus affichées encore de « rester entre soi » au sein de la si douillette institution.

Sauver les institutions ? Mais pourquoi ?

Il y a là pour moi une clé importante pour la critique : faut-il finalement sauver les institutions culturelles, d’enseignement, d’assistance publique, de santé mentale… ? La réponse n’est à mon estime pas immédiate : ces institutions valent-elles vraiment la peine du moindre combat si elles finissent par n’avoir d’autre utilité que de produire la distinction sociale, de légitimer les inégalités, de contrôler et de sanctionner les « déviants » ? Heureusement, elles n’ont pas ces seules finalités aujourd’hui, mais c’est en grande partie malgré les « entrepreneurs institutionnels » qu’elles conservent d’autres missions. C’est pour cette raison qu’il me semble absolument essentiel d’éviter d’entrer dans les croisades pour la sauvegarde du prestige, qui risquent de ne faire rien d’autre que de renforcer les réformes déjà en cours et la position des top managers, en assortissant la défense de ces institutions d’une réflexion approfondie sur leurs finalités.

En particulier, il faut absolument se méfier des concepts réinventés, découlant des « zones d’adhérence » entre les champs. Par l’ambiguïté dont ils sont porteurs, ils permettent par trop facilement un désamorçage et une récupération de la critique. Se méfier de ces concepts signifie nécessairement d’opérer un détour par l’histoire, de questionner méthodiquement chaque mot-clé : efficience, excellence, élite, Humboldt, culture, égalité des chances, … Bref, d’ancrer les « idées » dans les réalités sociologiques, historiques, matérielles, de les constituer en objets d’analyse et pas d’adoration.

Notes et références

  1. Voir P. Bourdieu, « Sur le pouvoir symbolique », Annales. Economies, sociétés, civilisation, 32(3), 1977, pp. 405-411 et P. Bourdieu & L. Boltanski, « La Production de l’Idéologie dominante », Actes de la Recherche en sciences sociales, 2(2-3), 1976.
  2. C. de Montlibert, « La réforme universitaire : une affaire de mots. » In F. Schulteis, M. Roca I Escoda & P. Cousin (ed.) Le cauchemar de Humboldt. Les réformes de l’enseignement supérieur européen, Paris, Raisons d’Agir, 2008, pp. 27-46, p. 33.
  3. Pour un approfondissement, voir les chapitres 1 et 3 de ma thèse : R. Maes, L’Action sociale des universités à l’épreuve des mutations de l’enseignement supérieur en Europe, ULB, 2014.
  4. Si j’utilise ici l’adjectif « néoconservateur », c’est qu’il me paraît qu’il traduit mieux que celui de « néolibéral » l’importance du rôle de l’État dans la régulation des comportements qui est au cœur de l’approche néolibérale « classique » (allemande ou austro-américaine). Ce fameux projet de « changer les cœurs et les âmes » énoncé par Thatcher, nécessite un ensemble d’institutions de contrôle investies de la puissance étatique. Croire que le projet néolibéral signifie la disparition de ces institutions est à ce niveau une erreur : il s’agit bien de les transformer en outils servant l’instauration du projet de concurrence généralisée, mais pas forcément de les faire disparaître. Voir par exemple P. Dardot & C. Laval, La Nouvelle Raison du Monde. Essai sur la société néolibérale. Paris, La Découverte/Poche, 2010 (1ère éd. 2009).
  5. Mathieu Bellahsen, La santé mentale. Vers un bonheur sous contrôle, Paris, La Fabrique, 2014.
  6. Voir R. Maes & M. Sylin, « De la pédagogie de l’émancipation à lorthopédie du social », Culture et Démocratie, 35, 2014, pp. 10-11.
  7. Par exemple, Sarah Croché montre bien comment l’anniversaire de la Sorbonne a été inventé par le cabinet de Claude Allègre en 1998 pour lancer un processus de rénovation de l’enseignement supérieur en France. Voir S. Croché, Le pilotage du processus de Bologne, Louvain-la-Neuve, Academia/Bruylant, 2010.
  8. S. Palteschek, « The Invention of Humboldt and the Impact of National Socialism: The German University Idea in the First Half of the Twentieth Century », in M. Szollosi-Janze (dir.), Science in the Third Reich, coll. « German Historical Perspectives », Vol. 12, Oxford & New-York, Berg, 2001, pp. 37- 59, pp. 38-39.
  9. Ces exemples sont pour partie analysés dans ma thèse – R. Maes, L’action sociale…, op. cit.
  10. Y. Dupont, l’Université en miettes. Servitude volontaire, lutte des places et sorcellerie, Montreuil, L’Échappée, 2014.
  11. M. Tight, « The Golden Age of Academe: Myth or Memory? », in British Journal of Educational Studies, 58(1), 2010.
  12. R. Maes, « De recteur à top manageur : la nouvelle université marchande », la Revue nouvelle, n°3, mars 2013.

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