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« La prostitution » au spectacle des vanités

Ce texte a été écrit un mois avant qu’une chercheuse, dont j’accompagne les travaux, prenne part à un débat organisé à Namur par les Femmes prévoyantes socialistes, le 31 août 2014. Les diverses réactions suite à ce débat me mènent à croire que ce texte est d’une certaine actualité, raison pour laquelle je le publie aujourd’hui.

C’est systématique : dès que l’on évoque la prostitution dans un média quelconque ou lors de conférences, on part du postulat qu’il s’agit d’un concept parfaitement défini, parfaitement cadré. On va donc discuter de « la prostitution » comme d’une évidence, avant de s’esbaudir face à des « révélations » consistant dans le choix d’un épithète : « le saviez-vous, Mâme Michu ? » il existe une prostitution étudiante, internet, masculine, sado-masochiste, rurale, quotidienne, homosexuelle… Autant de motifs de « buzz » : « on ne vous l’avait jamais dit », mais figurez-vous que « cela se passe aussi près de chez vous ». Évidemment, personne ne se pose la question de savoir si l’on évoque des choses comparables, puisque c’est évident, c’est toujours de « la prostitution » que l’on parle, peu importe l’épithète que l’on y appose.

On s’empresse donc de sortir des statistiques pour démontrer la valeur ajoutée de l’adjectif : la prostitution masculine représente 20% de la prostitution1, la prostitution étudiante 5%, la prostitution internet 12%2, et ainsi de suite. De superbes chiffres, de merveilleuses proportions, de grandioses pourcentages – qui s’avèrent souvent bien étrangement des multiples de cinq ou dix – qui montrent bien que puisque le phénomène est bien quantifiable, il existe en tant que réalité « unique », d’où l’on peut tirer la part représentant chaque créneau de « spécialisation », chaque « marché de niche ».

Une fois bien assis l’axiome que « la prostitution » connaît une définition univoque puisqu’on peut la quantifier et en établir des « parts » en fonction de « spécialités », on enchaîne alors sur le débat classique « reconnaître » ou « abolir », qui devient rapidement par le jeux des caricatures réciproques « légaliser » ou « prohiber », et voilà qu’on appelle les auditeurs à la rescousse : « qu’en pensez-vous, Mâme Michu, pour ou contre la prostitution ? ». En fait, partir de l’approche que « la prostitution » est un phénomène parfaitement défini revient à nier les réalités multiples que vivent « les prostitué-e-s »3 et donc, condamne tout débat à des positions caricaturales qui, certes, en garantissent le caractère spectaculaire, mais également la parfaite inanité.

« La prostitution »

Comme le souligne notamment Gayle Pheterson4, « la prostitution » désigne en effet des vécus et des réalités extrêmement divers, qui n’ont strictement rien à voir les uns avec les autres et qui sont mutuellement irréductibles. Il est absurde, par exemple, d’assimiler les conditions des prostitué-e-s de rue avec celles des prostitué-e-s de bar ou d’appartement : pour ne citer qu’un critère, si les violences physiques existent dans tous les cas, les risques dans la rue sont nettement plus élevés. Il est tout aussi illogique d’assimiler le témoignage d’une prostituée issue d’un milieu social aisé et officiant dans un logement dont elle est propriétaire avec celui d’une prostituée issue d’un pays du tiers-monde, balbutiant vaguement l’anglais et arpentant les alentours de la station de métro Yser (dans le centre de Bruxelles) en considérant les deux à l’aune d’une même question (par exemple, ce fameux « choix » de se prostituer dont on nous ressasse en permanence qu’il existe ou n’existe pas, sans se poser finalement la question de la construction sociale du « choix » et des normes sous-jacentes).

Parler « des prostitutions » me semble en la matière un fondamental permettant d’éviter la généralisation abusive, cette généralisation qui est inexorable dès lors que l’on évoque le concept au singulier. L’usage du pluriel a également une autre vertu : il permet de rappeler que les chercheurs tout comme les associations qui œuvrent sur le terrain ne « rencontrent » qu’une « petite partie » des prostitué-e-s, souvent dans un cadre bien défini et que leurs analyses et témoignages doivent être systématiquement considérés à l’aune d’un travail auprès d’un ou avec un public spécifique.

À ce stade il faut insister : « les prostitutions » sont entourées d’une série de tabous relatifs à la sexualité et les prostitué-e-s (bien plus d’ailleurs que les clients) sont stigmatisé-e-s : déclarer « je suis une pute », c’est rendre visible un attribut socialement disqualifiant. Croire que l’on puisse dès lors effectuer un recensement exhaustif des prostitué-e-s me semble parfaitement illusoire, d’autant que certaines formes de prostitution sont tout simplement « indétectables ». J’évoquais lors d’un débat en mai 2014 « la prostitution de voisinage », qui est un phénomène fortement corrélé à celui de la précarisation : je mets au défi quiconque de réussir à le quantifier.

Toutes celles et tous ceux qui ont effectué une enquête sur ce type de terrains le savent : lorsque, à l’occasion d’une pré-enquête menée avec toute la naïveté de celle ou celui qui aborde un « nouveau terrain » sans trop prendre le temps de s’y habituer et de s’y faire « accepter », on demande à une jeune femme dans la rue si elle est prostituée sans manifester la moindre propension à jouer le client, la réponse est généralement « non », quand bien même elle embarquerait dans une voiture quelques secondes plus tard, saisissant au passage un billet de 50 euros. Et si la chercheuse ou le chercheur insiste, elle ou il risque très fortement de voir débarquer un souteneur quelques instants plus tard, souteneur qui la ou le convaincra en quelques instants de déguerpir.

J’ajouterais enfin qu’il est excessivement complexe – en fait impossible – de tracer les « limites » de « la » prostitution : peut-on considérer qu’une femme qui « couche » avec son patron pour obtenir une augmentation salariale se prostitue ? Si la réponse est non, sur quels critères peut-on disqualifier cette situation ? Si la réponse est oui, peut-on réellement aborder cette situation comme on aborde la prostitution de rue ?

Tout ceci aboutit à ce que je considère avec la plus extrême méfiance toutes les statistiques que l’on nous sert à longueur de débats médiatiques : pour la majorité d’entre eux, les chiffres qui sont évoqués découlent d’une absence de réflexion sur le phénomène qu’ils sont censés décrire.

La « pute normale »

« La » prostitution comme concept éthéré et globalisant a cependant une grande utilité pour certains journalistes et autres présidents de commissions parlementaires : elle permet d’aller chercher un (et un seul) interlocuteur pour en évoquer « la réalité ». Irrémédiablement, le témoin institué en expert-e va alors devoir répondre à cette question centrale : « mais est-ce que les prostitué-e-s sont des gens comme nous ? » Cette question se décline, bien évidemment, sous des formes plus ou moins euphémisées, plus ou moins savantes, mais elle revient à chaque fois, dictée par un mélange entre l’angoisse profonde du déclassement et la fascination pour l’infraction d’un « tabou ». Et les réponses – puisqu’il faut évidemment une réponse à cette question absurde – sont trop fréquemment clivées : pour certains, elle consiste à présenter les prostitué-e-s comme des victimes prisonnières de leur déchéance, pour d’autres, elle consiste à présenter les prostitué-e-s comme des « gens parfaitement normaux » avec l’implacable référence explicite à l’« individu normal ».

Conditionnée par les axiomes sous-jacents au débat, la réponse s’accompagne donc d’un jugement moral particulièrement stigmatisant (quand bien même elle entend justement contrer le stigmate). Le sommet du genre qui m’a été donné de lire concerne les prostitués masculins et est issu d’une interview donnée à l’occasion de la journée mondiale de lutte contre l’exploitation sexuelle5

Ils ne sont pas tous jeunes, migrants, sans-papiers, marginalisés et complètement déstructurés. Il n’y a pas de profil précis d’un homme prostitué. On peut très bien avoir des personnes qui ont des relations homosexuelles ou plutôt à des fins économiques et qui ont une femme et des enfants. Il y en a d’autres qui débarquent ici et qui peuvent vivre leur homosexualité au grand jour parce que c’est assez stigmatisé leurs pays d’origine au niveau culturel. La majorité de ces hommes ont une double vie.

On remarque que, sous le couvert d’une réhabilitation de l’image du prostitué, il y a ici une merveilleuse référence aux schémas familiaux hétérosexuels, qui n’est pas sans questionner le regard porté sur l’homosexualité. L’assimilation dans le discours entre marginalisation et déstructuration mérite également qu’on la soulève, tout comme celle entre « vivre son homosexualité au grand jour » et « se prostituer ». Enfin, la preuve que l’on est pas « marginal » ou (l’énumération suggère : et donc) « déstructuré », c’est quelque part, en suivant le fil logique du discours, le fait de mener une double vie. On voit comment ce type d’argumentaires, qui procède sans aucun doute d’une « bonne intention » de « réhabilitation » de « l’image » des prostitué-e-s (« lutte contre les stéréotypes ») peut venir à merveille renforcer des projets de société proposant des carcans normatifs parfaitement excluants.

Le « choix »

La question corolaire est le poncif du « choix » : « fait-on le choix de se prostituer » ? La réponse là encore doit être « oui » ou « non ». Mais surtout, ne posons pas la question de savoir ce qu’est un choix, ne questionnons nullement la notion de « libre arbitre » dans une société capitaliste telle que la nôtre. On prendra donc pour argent comptant la réponse « elle a choisi de se prostituer car c’est plus agréable que de faire caissière chez GB ». Ce type de réponse présente évidemment une alternative infernale, que l’on ne remet jamais en cause : se prostituer ou faire un boulot éreintant de caissière, il n’existe pas d’autre voie… Mais peut-on vraiment parler de « choix » dans ce cadre ? Les alternatives infernales de ce type ne me paraissent que l’illusion du choix.

Dans un même temps, à l’heure où l’on valorise les « entrepreneurs », les « acteurs rationnels » héros de notre temps parce qu’ils ont décidé de leur parcours, saisissant toutes les « opportunités » de « grimper les échelons » vers le « sommet », il est évident que tout porte les témoins à présenter leur parcours comme la résultante de leurs choix individuels et à justifier ces « choix ». Qu’il s’agisse d’une illusion biographique permettant finalement le maintien d’un ordre social arbitraire ne préoccupe plus beaucoup les chercheurs et, plus inquiétant, même un nombre croissant de militant-e-s qui se réclament de l’héritage marxiste.

D’un point de vue bien plus pratique, affirmer l’existence d’un choix est également une manière de se réapproprier son existence et de contrer le stigmate en le retournant, selon le schéma souvent attribué à Judith Butler : « oui, j’ai choisi d’être une pute, et alors ? » Cette démarche-là a un impact intéressant en ce qu’elle interroge la constitution du tabou et toute l’hypocrisie politique qui règne autour des prostitutions6. Nier la légitimité de cette démarche qui est de l’ordre d’une technique « d’empowerment »7permet effectivement à certains de s’appuyer sur un carcan normatif bien confortable et de ne jamais interroger les tabous.

Cependant, cette technique ne me paraît pas non plus suffisante pour contrer les déterminismes sociaux : croire que le retournement du « label » suffise à inverser le rapport de forces revient à cette sorte de croyance naïve dans « la volonté de l’individu » comme source suffisante pour un changement social profond. Couplée à une démarche collective, ce « retournement » prend alors plus de sens, mais se pose dans ce cas la question du « qui » compose ce collectif : comme je l’ai évoqué, la large gammes de réalités vécues implique qu’il est complexe d’éviter que les porte-paroles de ce collectif ne finissent par exprimer une opinion qui répond à une petite part de ces réalités. Je voudrais à ce sujet souligner que l’empowerment des activistes américain-e-s (en particulier de certaines féministes) n’a strictement rien à voir avec la décision votée par une « majorité d’un groupe » et alors imposée à l’ensemble du groupe : il implique au contraire que le groupe pense profondément sa diversité8, tenant compte en particulier des plus fragilisé-e-s en son sein9.

Évidemment, l’évocation de « la prostitution » permet de laisser accroire qu’il existe un phénomène finalement « indépendant » des contingences matérielles et sociales, et que donc tout est question de choix. Mais on ne peut sérieusement considérer les prostitutions indépendamment de mécanismes de précarisation, de « régulation » des flux migratoires, etc. Pour utiliser une formule d’inspiration marxiste, il n’existe pas de prostitution qui ne soit profondément liée à l’infrastructure de la société. Et en particulier, on ne peut considérer les prostitutions (comme tout fait social) indépendamment des dominations, notamment de la domination masculine, mais aussi de la domination économique : prétendre que l’on ne puisse finalement évoquer « la prostitution » que sous l’angle de la « réhabilitation des stigmatisé-e-s » et par cet argument, entendre empêcher toute analyse en termes de dominations revient à effectuer un véritable hold-up sur la recherche et les débats intellectuels traitant des prostitutions. Il est à mon sens parfaitement absurde d’affirmer que toute lecture des prostitutions en termes d’aliénations est inacceptable per se, à moins de donner foi à l’idée que « la prostitution » est un phénomène social hors du social ou, pire encore, à considérer que l’ordre social doit être immuable. En particulier, se refuser à voir – ou nier – l’existence des dominations ne suffira jamais à les faire disparaître.

Spectacle et violences

Tout l’enjeu d’une approche sociologique des dominations réside à mon sens dans l’opération suivante : dévoiler les dominations sans blesser les personnes10. Et dans le cadre qui nous occupe, pour pouvoir atteindre cet objectif, il me semble indispensable de fonder toute approche sur la multiplicité des « réalités » des prostitutions. Cela impose de tenter (autant que faire se peut) d’arracher ses « prénotions » relatives à « la prostitution », de refuser une fois pour toute la prétention à décrire « la » réalité de « ce phénomène » et de récuser systématiquement toute analyse (en particulier statistique) qui s’impose comme « évidente ». Cela implique aussi de refuser le jeu d’opposition des témoins entre elles/eux, et de reconnaître une légitimité intrinsèque à la parole des témoins.

Or, « dans la société capitaliste spectaculaire dans laquelle nous vivons » (pour reprendre une formule de Daniel Bensaïd), la norme ultime du débat est l’absence de débat : le pugilisme « intellectuel » prend la place de l’échange d’arguments. Dans ce cadre, les tournois sont l’occasion d’opposer les témoignages – et donc les témoins – entre eux, et de procéder à des décomptes pour savoir lequel des pugilistes « a le plus de putes en stock », comme si la « quantité » de témoins était le gage de la « qualité » de l’analyse posée. Je considère pour ma part que si l’objectif est de mener une recherche sur les réalités vécues par les prostituées, il vaut mieux prendre le temps d’une analyse fouillée de quelques témoignages que d’envoyer un questionnaire préformaté, grouillant de prénotions (militantes11 et académiques), à des centaines de répondant-e-s dont finalement, on ne sait pas très bien qui elles (ils) sont. Ce qui n’empêche pas non plus des études quantitatives à plus large échelle, mais dont les résultats doivent alors être discutés à l’aune des limites intrinsèques des méthodes quantitatives, avec toute la rigueur que l’on est en droit d’attendre d’une chercheuse ou d’un chercheur.

Revenons-en au « débat » : la lutte des interlocuteurs « autorisés » et/ou « académiques » aboutit fréquemment à des dénonciations outrées « à l’imposture » : les témoins des chercheuses et chercheurs sont alors les victimes de « dégâts collatéraux » dont certain-e-s ignorent volontairement la gravité. Ce phénomène est facilité bien sûr par le fait qu’une chercheuse ou un chercheur s’exprime : la violence des attaques semble à première vue ne viser que la chercheuse ou le chercheur en question. Mais derrière celle-là ou celui-là, il y a aussi toutes ces personnes qui ont accepté de lui confier leurs témoignages. Et c’est là où certaines assertions destinées à attaquer la légitimité de la chercheuse ou du chercheur – des phrases comme « ces témoignages ne valent rien », « vos témoins mentent/dramatisent », etc. – exercent une violence indirecte mais cependant extrêmement puissante sur des gens bien réels, qui voient leur témoignage de leur vécu renvoyé à ce « ne vaut rien ».

Questions de recherche

Insistons lourdement : il ne s’agit pas ici de placer la chercheuse ou le chercheur sur un piédestal par rapport au militant. Je persiste à croire que les registres d’approches sont différents et complémentaires (les deux registres se rejoignant quelque part toujours, car il n’existe finalement aucune connaissance qui ne soit politique, mais la chercheuse ou le chercheur disposant de techniques, de méthodes et d’un « temps d’analyse » qui lui sont propres). Je reconnais tout à fait que « la question » de « la prostitution » fait l’objet de travaux de recherche qui ignorent volontairement les nuances : il n’y a rien de mieux pour augmenter le Kardashian index12 d’un chercheur que de proposer des analyses bien tranchées, absolument univoques.

La réflexion sur la « biographie » des prostituées prend souvent un tour tout à fait incroyable : on explique que l’on « entre en prostitution » par une succession d’événements qui forment un schéma causal simple « cause ➛ conséquence ». Soulignons que cette manière d’aborder la prostitution s’inscrit en fait dans une tradition de recherches, dont les racines remontent au XVIIIe siècle et au souci de régulation de l’hygiène publique. Par exemple, les célèbres « études anthropométriques sur les prostituées et les voleuses  » de Pauline Tarnowsky (1889) et l’étude sur « les femmes criminelles et les prostituées » de Cesare Lombroso (1894) décrivent la « putain » comme une « dégénérée héréditaire », cristallisant « tous les défauts de la nature féminine » et des classes populaires. L’hypothèse « évolutionniste » se retrouve fréquemment dans les ouvrages de psychiatrie et de psychologie du début du XXe siècle : ainsi, l’un des fondateurs de la sexologie, le psychologue eugéniste Henry Havelock Ellis, considère en 1927 les prostituées comme des « individus possédant des caractéristiques remarquables » déviant de la moyenne de la population féminine par un double processus de « sélection et d’adaptation » propre à leur activité. Si aujourd’hui, personne ne se revendique de cette tradition (souvent pour n’en avoir pas la mémoire), certains discours peuvent rapidement tomber dans le travers d’une désignation de la prostituée comme une « anormale ontologique » sans jamais poser la question de ce qu’est la « normalité ».

C’est peut-être par cette longue habituation à la représentation collective de la « putain dégénérée » que certains persistent à appliquer une vision mécaniste des plus obtuses en effectuant par exemple des analyses de « facteurs déterminants » de « l’entrée en prostitution » tirant de corrélations statistiques des lois causales. Et c’est sans doute en miroir de cette approche que d’autres considèrent le « récit de vie » comme suffisant en lui-même pour « trancher » lorsqu’on évoque l’antienne du « choix de la prostitution ». La réalité sociale d’un individu n’est cependant jamais le produit d’un schéma causal évident, d’une succession d’étapes bien claires : une multitude de facteurs – dont je pense, m’inscrivant dans une certaine filiation marxiste, qu’une majorité lui sont extérieurs – se conjuguent, se renforçant ou s’annihilant, pour progressivement créer ce que d’aucuns considèrent comme une « trajectoire de vie ». Plus encore, comme le rappelle Pierre Bourdieu en usant de sa célèbre « métaphore du métro », une « trajectoire de vie » ne peut se comprendre indépendamment des rapports sociaux qui structurent l’ensemble de la société (d’où le caractère inepte du débat sur « le choix »). Il me faut également insister : les « déterminismes sociologiques » ne sont ni des « lois naturelles » de même rang que les lois physiques ni, pire encore, des absolus. Que l’on considère la manière dont le système scolaire participe à la reproduction des inégalités, la précarisation des allocataires sociaux, ou l’entame d’une activité prostitutionnelle, les « déterminismes sociologiques » que l’on peut mettre en évidence connaissent de nombreuses exceptions, qui sont d’ailleurs très précieuses pour comprendre la « structure fine » des dominations (et c’est précisément là que réside selon moi une piste cruciale pour la recherche).

Force est également de constater qu’en majorité, les travaux de recherche ignorent les « parties tierces » des prostitutions : les proxénètes, les policiers, les travailleurs sociaux, les clients, etc. J’ai pour ma part développé l’idée, au fur de mes travaux, qu’il est impossible d’appréhender des antagonismes de classe, de genre, etc. en faisant l’impasse sur les discours de certaines parties prenantes de ces antagonismes. En particulier, je pense qu’il est essentiel de confronter les discours des prostitué-e-s et des clients pour décrire les rapports de domination qui sont à l’œuvre. Il est fort difficile d’obtenir des témoignages de clients – sans doute d’ailleurs plus que d’obtenir des témoignages de prostitué-e-s, mais il s’agit pour moi d’une véritable nécessité pour pouvoir appréhender à la fois la manière dont se construit le « besoin d’aller aux putes » que certain-e-s persistent à considérer comme une sorte de déterminisme biogénétique en dépit de toutes les évidences du contraire, et le rôle qui est, dans ce cadre, assigné par le client à la prostituée ou au prostitué13. Il me semble qu’il s’agit là encore d’effectuer un travail d’arrachement des prénotions, qui s’inscrit dans la perspective de la Wertfreiheit wébérienne14, à savoir la recherche d’un point de vue « archimédéen » sur le monde social, qui est la condition sine qua non d’une approche scientifique.

En guise de conclusion

Pour les raisons que j’ai explicitées ci-dessus, je persiste et persisterai à défendre l’idée que l’on peut tout à fait user d’une analyse en termes de dominations lorsqu’on aborde les prostitutions (comme d’autres faits sociaux), voire même qu’elles peuvent, sous certains aspects, s’avérer d’excellents « révélateurs » des rapports de force qui structurent la société en général. Ces rapports de force ne doivent cependant pas être considérés comme « naturels », comme une « donne immuable », mais bien comme des constructions sociohistoriques : Marx considérait les travailleurs comme aliénés dans le cadre d’un rapport de domination, cela ne l’a pas empêché de penser une société sans classe et la possibilité pour les travailleurs de se libérer de cette aliénation.

Je veux par ailleurs conclure cette discussion par un plaidoyer à destination des chercheurs et chercheuses ainsi que des militantes et militants : je pense qu’il est temps de dépasser la logique du « buzz », de la « révélation fracassante » pour plaire à Madame Michu, mais aussi cette volonté manifeste de détruire l’adversaire au petit spectacle des vanités. Si cette mise en spectacle de pugilats permet d’augmenter l’audimat, elle contribue aussi à appauvrir absolument les débats et, pire encore, à blesser les premières et premiers concerné-e-s.
Je pense qu’une des pistes de sortie est de se refuser à entrer dans des débats globalisants sans interroger les concepts qui sont véhiculés à ces occasions, c’est d’accepter les limites de son point de vue, de partir du principe qu’il n’existe pas « une réalité unique » de « la prostitution » – et donc pas une seule « vérité » – mais des réalités multiples qui sont toutes légitimes.

Notes et références

  1. Voir ici : http://www.rtl.be/info/belgique/societe/1073480/prostitution-masculine-la-majorite-de-ces-hommes-ont-une-double-vie-
  2. Chiffres entendus ça et là, lors de colloques, conférences et débat.
  3. Si j’ai choisi de parler de prostitué-e-s ici, c’est parce que je me méfie grandement de l’extension progressive des sens du mot travail (et travailleur) dans le débat public : on trouvera l’explicitation de cette position dans un précédent billet.
  4. G. Pheterson, Le prisme de la prostitution, Paris, L’Harmattan, 2003.
  5. Voir réf. en note 1. Si j’ai choisi d’évoquer ce discours évoquant « la prostitution masculine », c’est parce qu’à certains égards, les descriptions qui sont données de cette « prostitution » convergent fréquemment pour suggérer que « la prostitution masculine » est quand même « bien moins pire » que la « prostitution féminine ». Le même procédé est d’ailleurs à l’œuvre avec la « prostitution étudiante ». Ces deux « prostitutions » constituent à cet égard des « analyseurs » particulièrement intéressants de la « tessiture » des normes sociales liées à l’activité prostitutionnelle : elles s’inscrivent parfaitement à la frontière de « l’acceptable » et du « non-acceptable » et permettent de mieux en comprendre les recouvrements.
  6. Hypocrisie qui se manifeste en Belgique parfaitement par la situation ubuesque qui consiste à réguler géographiquement les prostitutions de rue et de bars, à prélever des taxes communales sur la prostitution de bar, etc.
  7. Je fais ici référence à l’empowerment au sens de l’action directe et non, bien évidemment, du management. La confusion entre les deux est un véritable poison, qui pousse certains auteurs à abandonner le terme. Pour ma part, je défends que dans le cadre de la lutte pour l’hégémonie culturelle, il ne faut pas le lâcher, et au contraire, se le réapproprier le plus souvent possible.
  8. Voir I. Stengers et P. Pignarre, La Sorcellerie capitaliste, Paris, la Découverte, 2003, pp. 175-176.
  9. Starhawk, The Empowerment Manual: A Guide for Collaborative Groups, New Society Publishers, Gabriola Island (Canada), 2011.
  10. À ce sujet, voir Anne Van Haecht, « De quelques objets qui blessent », in SociologieS, 2007. http://sociologies.revues.org/195
  11. Je me dois de préciser que je considère que fréquemment, le « savoir militant » est bien plus savant que le « savoir universitaire ».
  12. N. Hall, « The Kardashian index: a measure of discrepant social media profile for scientists », in Genome Biology, 2014, 15:424. http://genomebiology.com/2014/15/7/424
  13. Pour un exemple de témoignage réflexif sur ces deux dimensions, voir Jean-Marie Blanchard, La tentation du lundi, Méhari, Paris, 2014.
  14. Cette notion wébérienne n’a, comme l’a montré à l’envi Isabelle Kalinowski, rien en commun avec la « neutralité axiologique » héritée de Julien Freund et qui continue à mutiler les capacités réflexives des étudiants en sciences sociales.

One Comment

  1. Maria Magdalena Maria Magdalena

    Vous en restez à remettre en cause tant de concepts sans amener de réelle affirmation : une autre manière de ne pas entrer dans un débat.
    Malheureusement, on en reste toujours à ces questions vaguement philosophique, vaguement sociologiques et vaguement (in-)intéressantes tant qu’on ne décide pas une fois pour toutes que la nature même d’un métier comme la prostitution ne se résume pas à ses conditions d’exercice. Car bien souvent on se sert de ces dernières pour discourir sur la nature même de l’activité et sauter au milieu du gué sur le statut de la femme. Et vous remarquerez qu’on s’approprie un peu vite le destin de toutes les femmes au départ des conditions d’exercice d’une passe donnée jugée toujours dans ses aspects les plus extrêmes.
    Tenez, pour répondre à une question simple, histoire que vous cessiez de convoquer Marx et pourquoi pas Freud et Ménie Grégoire tant qu’on y est : il y a bien une seule définition de la prostitution, c’est ta bite dans ma chatte entre adultes consentants, et officiellement pour du fric. Par ta bite, il faut entendre également ton doigt, ta langue ou ton briquet. Par ma chatte, il faut également entendre ma bouche, mon anus, mes seins, mes mains ou tout ce que j’arriverai à mettre en cercle autour de ta bite. Avec ça, plus besoin de blabla sur « est-ce que la prostitution de rue d’une pauvresse toxicomane et bien fondamentalement, intrinsèquement et définitivement la même prostitution qu’une diplômée d’Harvard qui fait l’escort-girl pour financer sa thèse ? »… La réponse est : « oui, c’est pareil : il y a ta bite, il y a ma chatte et l’intention affichée et principale que celle ou celui qui fait jaillir le sperme empoche la monnaie. Tout le reste, c’est les conditions d’exercice, pas la nature de la prostitution.
    La question du choix est quant à elle une immense supercherie destinée à maquiller en interrogation philosophique un simple jugement moral sourd et sans appel. Poser la question, c’est pire qu’y répondre, c’est cracher à la gueule de toutes celles qui, comme moi, voient défiler des centaines d’hommes qui, eux, n’ont pas choisi d’être des malbaisants, des malaimants, des mal baisés, des mal aimés, des sous-quelque-chose que la société de veut ni nommer ni reconnaître sous prétexte qu’ils auraient l’argent pour s’offrir le corps des putes. Alors qu’en vrai on ne s’offre pas mon corps, on en loue le service, à mes conditions générales qui sont bien plus longues que leur bite en général et à tous les coups beaucoup plus rigides.
    Ai-je le choix de me prostituer ? Pas plus, pas moins que vous qui devez supporter le quotidien d’un salarié. Le monde moderne est comme ça : faut bosser pour vivre. Pourquoi vous interroger sur mon droit au choix plus qu’au vôtre ? Est-ce que je vous en pose, des questions comme ça, moi, lorsque M. Tartempion me demande de jouer à le langer avant de retourner à ses responsabilités ô combien valorisées… et pas nécessairement choisies non plus. La prostitution, c’est ma responsabilité. La question n’est pas : ai-je le choix ? La question est : ai-je le droit. Et le droit, je l’ai. La Convention européenne des Droits de l’Homme en son article 8 tend à me le garantir, au titre de la liberté inaliénable de disposer de son propre corps, même si la France, la Suède et je crois la Norvège ont quand même réussi à l’aliéner, ce droit, en condamnant sottement le client (d’ailleurs pourquoi ne pas condamner les épouses qui refusent la fellation ou la sodomie puisqu’elles alimentent notre fonds de commerce et donc perpétuent notre exploitation).
    Et qu’on ne vienne pas me dire « oh, oui, mais toi, toi n’es pas représentative des autres, la majorité des filles sont de vraies victimes ». Si mon argument vous convainc pour ma personne parce que j’ai les mots pour le dire, alors combien noire est votre âme, qui fait le distinguo pour les autres qui ne s’expriment pas avec les codes de classe auxquels vous êtes sensibles. Là, ramenez Marx qu’on rigole un peu.
    Signé, une pute comme les autres.

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