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Langue nationale et noblesse d’état (2)

Dans la première partie de cet article, nous avons vu quel était le sens de l’établissement d’une Académie chargée de définir la langue d’État en France, sens qu’il faut trouver dans deux missions « orthopédiques » : le « dressage » du langage pour susciter une unité nationale et le contrôle de la création littéraire pour éviter la contestation. Nous avons évoqué cette fameuse « indépendance » académique, cette autonomie relative du pouvoir qui permet de donner à l’Académie une légitimité : en constituant un corps en apparence indépendant, le pouvoir se dote d’un instrument plus puissant car apparemment distinct de lui-même pour imposer les significations qu’il souhaite désigner comme légitimes. C’est ce moyen – et celui-là seul – qui permet la violence symbolique qui caractérise le recours aux dictionnaires de l’Académie comme référence ultime : ces dictionnaires permettent en effet tous les effets de distinction, puisque la langue de référence qu’ils décrivent est celle des castes dominantes urbaines et proches des gouvernements (royaux ou républicains).

Nous nous sommes arrêtés en 1835, avec la sixième édition du Dictionnaire, qui fait suite à la réinstallation de l’Académie par la Restauration, selon un modèle où participent aux débats des « immortels » tant des « grands personnages politiques » (qu’il s’agisse de membres éminents des gouvernements royaux ou des hautes figures républicaines) que de « hautes personnalités littéraires ». Le contexte de la réinstallation de ce modèle « mixte » permet également de battre en brèche l’idée d’une indépendance de l’Académie française par rapport aux intérêts des classes dominantes : nous sommes bien confronté à un mécanisme « d’autonomie relative » permettant d’optimiser à la fois la fonction d’inculcation de la langue (ce qui nécessite une indépendance) et l’alignement de celle-ci sur les intérêts des classes supérieures (ce qui nécessite une porosité avec ses représentants les plus importants).

Dans cette seconde partie, nous reviendrons une nouvelle fois sur le XIXe siècle, pour nous interroger sur le rôle de l’Académie face à trois phénomènes d’espèces absolument disparates : primo, l’émergence de « l’auteur-entrepreneur » que symbolise la personnalité forte de Victor Hugo ; secundo, le développement sans précédent de l’empire colonial français, qui devient rapidement capable de concurrencer l’empire britannique ; tertio, l’avènement d’un ensemble cohérent d’appareils idéologiques d’état pensés après la Commune de Paris.

L’auteur-entrepreneur

Comme Michel Foucault le souligne1, le tournant entre le XVIIIe et le XIXe siècles connaît une évolution absolument radicale dans la conception de l’auteur : l’auteur devient le propriétaire de sa « production » de laquelle il est – traditionnellement – tenu de rendre compte. Cette « propriété » nouvelle pousse les auteurs à chercher un public plus large en jouant des règles du « licite » et de « l’illicite », flirtant avec les limites de tolérance des différents régimes, quitte à parfois enfreindre clairement les consignes de la censure. La notion de propriété intellectuelle émerge en effet à la fin de l’Ancien Régime, dans un contexte très particulier de montée en puissance des éditeurs-libraires et de démocratisation (certes à l’époque à peine balbutiante) de l’accès à l’écrit. Le développement des journaux et des romans publiés sous forme de feuilletons va considérablement renforcer le phénomène et l’apparition de « grands auteurs populaires », dont certains feront l’objet d’un véritable culte, s’accompagne d’une propension des écrivains à donner dans la critique sociale.

Parallèlement, la France de la Restauration – dont nous avons vu dans la première partie que l’Académie lui doit finalement sa recréation, est marquée par les premiers plaidoyers quant à l’unification du statut d’inventeur et d’auteur. Benjamin Constant se fend ainsi, dans son Cours de Droit constitutionnel, d’une large défense de cette option, notamment dans le but avoué de contraindre les créateurs et les chercheurs à devoir se préoccuper des « intérêts communs et politiques ». Il s’agit sans doute là d’un premier plaidoyer contre « la tour d’ivoire » des intellectuels, qui est sous cet aspect d’une modernité frappante. Ce type d’argument se développe davantage sous la seconde République et le Second Empire. Le belge Marcellin Jobard, sans doute l’un des plus fervents partisan de l’unification des régimes du brevet et du droit d’auteur, recevra d’ailleurs le soutien de Napoléon III, qui lui écrit, le 4 novembre 1843, « je crois comme vous que l’œuvre intellectuelle est une propriété comme une terre, une maison, qu’elle doit jouir des mêmes droits et ne pouvoir être aliénée que pour cause d’utilité publique. »

En proposant de faire entrer le livre dans le régime de la propriété, le pouvoir en place instille progressivement cette idée que l’auteur est une espèce spécifique d’« inventeur industriel », qui « vend » sa création auprès du public, par l’intermédiaire – le cas échéant – du « producteur industriel » (l’éditeur) et du « diffuseur industriel » (le libraire). Le XIXe voit d’ailleurs une progressive spécialisation entre ces deux fonctions de production et de diffusion.

Dans le cadre du déploiement de cette nouvelle conception de l’auteur-entrepreneur, l’Académie va être amenée à prendre une place particulière : en effet, elle va progressivement devenir un lieu de cooptation des auteurs-entrepreneurs « de bon goût », ceux dont le succès populaire et commercial n’empêche pas qu’ils puissent être considérés par les classes bourgeoises dominantes. L’entrée de Victor Hugo dans les rangs des immortels tient de ce type de processus. Comme l’écrit non sans lyrisme Hélène Carrère d’Encausse,

Le moment était propice : le retour des cendres de Napoléon avait été salué par onze poèmes hugoliens intitulés Le Retour de l’Empereur, qui avaient connu un succès considérable. La gloire de l’Empereur, jamais éteinte, et celle de Hugo se combinaient pour interdire à l’Académie d’humilier une nouvelle fois celui que le grand public applaudissait.

Dans le champ de l’industrie littéraire alors en pleine explosion, l’Académie devient finalement un label qui assure à la fois une renommée accrue et en même temps couronne des champions de librairies. En les cooptant aux côtés de politiques, l’Académie prend un rôle stabilisateur de « mise en spectacle » des « miraculés » : même un opposant politique peut être amené à siéger sous la Coupole si son succès commercial le justifie.

La langue de l’Empire et l’esprit de la France

On l’oublie souvent en évoquant le XIXe français, mais à partir de 1830 et de la prise d’Alger, se constitue un empire colonial qui deviendra au début du XXe le second empire colonial après l’empire britannique. Dans la constitution de cet empire, la langue devient une préoccupation centrale. Il s’agit à la fois d’éviter une « dissipation » de « l’identité française » dans l’empire de plus en plus large et d’unifier les différents territoires au travers de l’imposition d’une culture commune. Ce double objectif est explicite dans la préface du Dictionnaire de 1835 :

En ce sens, on peut dire que si la langue latine, imposée par l’invasion et la force, a été l’idiome de la religion qui succédait à l’ancien monde, la langue française, propagée par la politique et les lettres, est et doit demeurer l’idiome principal de la civilisation qui réunit le monde moderne. […] une langue, c’est la forme apparente et visible de l’esprit d’un peuple; et lorsque trop d’idées étrangères à ce peuple entrent à la fois dans cette forme, elles la brisent et la décomposent; et, à la place d’une physionomie nationale et caractérisée, vous avez quelque chose d’indécis et de cosmopolite.

Il faut noter que cette idée du rôle central de la langue dans « l’esprit d’un peuple » est largement empruntée à une réinterprétation de la théorie du « Weltansicht » du philologue prussien Whilelm von Humboldt2. Néohumaniste célèbre, fasciné par les idées d’Adam Smith, haut fonctionnaire de l’État, Humboldt fondait sa théorie sur l’idée que le langage est à la fois un outil pour la créativité et un produit de la créativité. Son hypothèse est que le langage évolue progressivement au fur et à mesure d’échanges, et que ce processus de formation finit par en faire le reflet et le terreau de « l’esprit », de la « pensée collective » (Geist) d’un peuple. Cependant, il faut noter que cette conception ne s’inscrit pas chez Humboldt dans une perspective idéologique nationaliste. C’est plutôt Hegel qui assimilera « Weltanschauung » concept kantien qui désigne la « vision du monde d’un peuple », en fait une forme de représentation collective, et le « Weltansicht » qui désigne plutôt l’articulation entre représentation collective et individuelle. De cette assimilation provient cette idée que la langue traduit l’esprit d’une nation qu’elle contribue forger.

Dans ce cadre, garantir la « pureté de la langue » permet de « protéger la nation » et « d’éviter la dilution de l’identité nationale » , et voilà l’Académie devenue un outil particulièrement important dans le cadre du nationalisme qui s’impose de plus en plus en Europe au cours du siècle et singulièrement en France, avec le triomphe des Romantiques.

La Commune de Paris et le nouvel ordre disciplinaire

La Commune de Paris constitue un moment-clé dans l’histoire du XIXe siècle français notamment au vu des réformes structurelles qu’elle a engendrées. L’une d’entre elles, et non la moindre, est l’instauration de la IIIe République.
Il est crucial de rappeler que l’avènement de la IIIe République fut la volonté du Gouvernement de la Défense nationale, gouvernement grand bourgeois dont Jules Ferry était le secrétaire. C’est ce gouvernement, réfugié à Versailles (le symbole n’est pas mince), qui réprima la Commune de Paris en 1871 : plus de 25 000 exécutions durant la « Semaine sanglante » mirent un terme définitif à la « première insurrection prolétarienne » – pour reprendre la formule canonique de Marx et Engels. Comme nous le résumions par ailleurs,

Le dirigeant de l’armée versaillaise, Patrice de Mac Mahon, devint d’ailleurs en 1873 le premier président de la IIIe République. Il promut un retour à l’ordre moral, et mit en pratique une politique conservatrice. Sa sympathie pour la doctrine de Pie IX contribua d’ailleurs à la défaite électorale de sa tendance politique (les légitimistes) en 1879. Ce fut Jules Grévy, républicain, qui succéda à Mac Mahon et nomma Ferry Ministre de l’Instruction publique. La politique de Grévy était marquée par son attachement à un équilibre entre assemblée législative et pouvoir exécutif ainsi qu’au principe de laïcité. Dans un contexte marqué par la crainte de troubles sociaux croissants, Grévy confie à Ferry la mission de développer un enseignement laïc permettant à la République de trouver une certaine légitimité́ auprès du peuple.

Depuis Guizot et son « Essai sur l’histoire et sur l’état actuel de l’Instruction publique en France » paru en 1816, nombre de politiques français étaient en effet convaincus de l’importance de l’instruction pour éviter les soulèvements populaires et inculquer une « morale » permettant de légitimer « l’ordre politique », mais c’est Jules Ferry qui finalement donna l’interprétation la plus aboutie de ces idées. À l’instar de nombre de politiques de l’époque, Ferry, il est bon de le rappeler, était raciste, nationaliste et élitiste. Il croyait dans la supériorité de « certaines races », dans l’importance de l’identité nationale et dans la nécessité de mettre en place un système éducatif visant à sélectionner les plus « doués », amenés à occuper les postes de pouvoir. Le système éducatif pensé par Ferry inculquera donc l’amour de la Nation, la supériorité de la France sur ses colonies et des « français de souche » sur les peuples colonisés, et sera organisé via un système de concours de plus en plus dur à mesure que l’on en gravit les échelons. Il s’agit d’un système de régulation, chargé finalement de faire émerger l’élite progressivement, qui vient remplacer le système des droits hérités par une apparence d’égalitarisme, tout en étant ouvertement ségrégatif envers les « peuples indigènes » des colonies.

Qu’en est-il de l’Académie ? La mise en place des nouveaux appareils idéologiques d’état de la nouvelle République, va de pair avec une reconceptualisation de sa mission. Soulignons que cette reconceptualisation s’opère bien que plusieurs académiciens soient des hommes politiques ayant participé au gouvernement du Second Empire, et que plusieurs sièges soient occupés par des prélats de l’Église. Globalement, l’Académie va revoir son dispositif en soulignant dès le gouvernement Mac Mahon sa volonté de jouer un rôle de « régulation du changement » pour éviter les troubles, comme en témoigne la préface de l’édition de 1877 du Dictionnaire – préface qui fait d’ailleurs référence aux événements parisiens de 1870 :

Ici encore l’usage fera la loi, l’usage qui tend toujours à simplifier, et auquel il faut céder, mais lentement et comme à regret. […] Il y a, il est vrai, un bon et un mauvais usage: c’est un fait que personne ne conteste. Les uns parlent et écrivent bien, les autres écrivent et parlent mal. Chaque profession a son jargon, chaque famille, et presque chaque individu, ce qu’avec un peu d’exagération on pourrait appeler son patois. En réalité, le bon usage est l’usage véritable puisque le mauvais n’est que la corruption de celui qui est bon. C’est donc au bon usage que s’arrête l’Académie, soit qu’elle l’observe et le saisisse dans les conversations et dans le commerce ordinaire de la vie, soit qu’elle le constate et le prenne dans les livres : familier, populaire même, dans le premier cas ; propre à tous les genres de style, depuis le plus élevé jusqu’au plus simple, dans le second.
Tout ce que le dictionnaire de l’Académie pouvait faire de bien il l’a fait. Il n’a pas, il est vrai, fixé la langue ; fixer une langue, c’est impossible ! Il l’a contenue, modérée, réglée dans ses changements. Il ne l’a pas polie dans le sens un peu despotique que le cardinal de Richelieu attachait à ce mot ; les langues ne se polissent pas par contrainte et de vive force. De bonnes leçons et de bons exemples, c’est tout ce que l’on pouvait raisonnablement demander à l’Académie, et ce que l’Académie n’a jamais refusé. Il ne lui appartenait pas de traiter la langue en sujette ; contre une pareille prétention la révolte eût été générale.

La volonté de prendre en compte de la « langue populaire » est ici explicite, tout comme le souci d’éviter la révolte… On perçoit à quel point, au fur de l’installation de la IIIe République, l’idée de contrôle fait place à l’idée de régulation, comment se théorise finalement une nouvelle politique de maintien de l’ordre social fondée sur une certaine « participation » des classes populaires dans l’émergence des normes sociales, qui viennent non plus uniquement du « bon goût d’une élite » mais aussi d’une récurrence statistique de l’usage.

Conclusions à la seconde partie

Nous avons discuté de trois évolutions dans le rôle de l’Académie au XIXe pour mieux mettre en évidence quelques unes de ses caractéristiques : il s’agit d’une institution qui a un rôle de « labellisation » dans le développement de l’industrie littéraire et le marché de l’édition – rôle qu’elle partage d’ailleurs avec les nombreux prix littéraires instaurés à la même époque, un rôle de « régulation » de l’ordre social par la désignation de ceux d’entre les auteurs « populaires » qui sont finalement dignes d’être lus même par les classes dominantes, un rôle d’inculcation et de préservation de l’identité nationale au travers de la protection du langage et un rôle de formalisation des normes de langage émergentes.

  1. M. Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? » (69), in Dits et Ecrits, t. I, op. cit., pp. 817-849.
  2. W. von Humboldt, Sur le caractère national des langues, trad. D. Thouard, Seuil, Essais, 2000.

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