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Langue nationale et noblesse d’état (1)

L’entrée d’Alain Finkielkraut à l’Académie française n’en finit plus de faire couler l’encre de ses opposants. Certains y voient une rupture dans la tradition de l’Académie, rappelant qui Marguerite Yourcenar, qui Amin Maalouf à la rescousse d’un prétendu progressisme de cette Institution, « menacé » par la promotion de M. Finkielkraut au rang « d’immortel ». Il n’est pas inintéressant de se poser la question en contrepoint : et si, finalement, l’arrivée de M. Finkielkraut sous les ors de l’Institut de France, n’était pas la continuité d’une longue tradition, qui connut certes quelques « ratés » historiques (comme l’élection de Marguerite Yourcenar) ? Dans cet article, qui sera publié en plusieurs parties, nous interrogerons les finalités d’une institution d’Ancien Régime devenue symbole de la République française pour mieux questionner le sens que prend l’élection de Finkielkraut comme producteur de la langue conforme.

Un projet d’hégémonie culturelle

D’où vient l’idée de créer une Académie française ? Le secrétaire perpétuel actuel1, Hélène Carrère d’Encausse, fait remonter ce projet aux réunions de salon de Valentin Conrart, secrétaire-conseiller aux finances royales2, organisées à partir de 1629. En réalité, le petit cercle réuni par Conrart est une émanation d’un autre salon organisé par Catherine Vivonne, marquise de Rambouillet, célèbre « précieuse » que Molière tournera en dérision notamment dans les Précieuses ridicules. Parmi les habitués du salon de l’Hôtel de Rambouillet, figurent outre Valentin Conrart, le cardinal de Richelieu. Ledit cardinal va très rapidement solliciter de Conrart que son cercle se transforme en institution placée sous l’égide royale, avec comme objectif de normaliser la langue française.

Le projet de Richelieu s’inspire explicitement de l’Accademia della Crusca, célèbre association littéraire florentine, fondée fin 1582 sous l’égide de Francesco de Médicis3. Il s’agit en réalité de la récupération par les Médicis d’un cercle dissident de l’Académie florentine, à savoir la brigata dei Crusconi, association d’hommes de lettre très critiques envers le classicisme de l’Académie. Or ladite Académie était placée sous la tutelle et la protection du Grand Duc de Florence, la critique envers celle-ci pouvait donc se concevoir aussi comme une critique envers les Médicis eux-mêmes. En proposant la reconnaissance formelle et la protection grand-ducale à ce petit groupe et en poussant à sa tête le philologue Leonardo Salviati, le pouvoir florentin se permet d’une part réaligner les dissidents et d’autre part, d’amenuiser le pouvoir des grands noms de l’Académie florentine – une large partie d’entre eux participant de l’oligarchie contre laquelle les Médicis peinent à affirmer leur pouvoir.

L’Accademia della Crusca devient par ailleurs une institution d’importance pour le duché florentin : dans le contexte de concurrence esthétique (et donc économique) entre les cités italiennes, elle reçoit comme mission de définir un langage « toscan » pouvant s’imposer à tout le Nord de l’Italie en puisant dans la langue commune florentine les mots les plus « beaux », en séparant le cœur du grain de blé de son enveloppe (crusca), afin d’en isoler « il più bel fiore » (comme le proclame sa devise). L’objectif avoué du Grand Duc Francesco est d’assurer une domination linguistique sur la toscane. La publication du Vocabulario, dictionnaire du toscan, dès 1612, permettra de fait d’imposer une langue standardisée à l’ensemble de la Toscane, qui finira par devenir la langue italienne officielle4.

Richelieu trouve dans cet exemple une source d’inspiration5 : en créant l’Académie, il se dote d’un outil de contrôle des salons littéraires – et notamment sur les littérateurs protestants (dont fait d’ailleurs partie Conrart) – et d’une machine de guerre pour imposer un langage uniformisé permettant d’assurer une emprise plus forte du pouvoir royal sur l’ensemble de la France, à la manière dont Florence a pu imposer « sa » langue en Toscane.

Il faut rappeler que Richelieu6 est très attentif à « l’unité française », conscient des risques d’éclatement du royaume (notamment suite aux nombreuses prises d’arme des nobles de province contre le pouvoir royal, qu’il a systématiquement réprimé avec sévérité) et qu’il voit dans l’établissement d’une culture nationale un outil de consolidation du pouvoir central. Par ailleurs, Richelieu est également remarquable par son constant double-jeu par rapport au pouvoir7 : si d’un côté il impose le joug royal avec intransigeance faisant largement usage de la censure, exécutant nombre de ses détracteurs, d’un autre côté, il organise également la critique, notamment en soutenant Jean-Louis Guez de Balzac, auteur du Prince, une satire virulente sous forme d’éloge dithyrambique à Louis XIII et son ministre, publiée en 1631. Richelieu s’assurera en particulier de l’élection de Guez de Balzac à l’Académie en 1634.

Missions orthopédiques

Outil de contrôle sur les milieux littéraires et outil d’unification nationale : voilà donc les deux missions orthopédiques fondamentales de l’Académie française. Il faut noter que d’emblée, Richelieu offre une forte indépendance à l’Académie. Cette autonomie de l’organe normalisateur est en réalité ce qui a pu en garantir « l’institution », la reconnaissance de cet organe comme possédant une certaine légitimité. Comme le soulignent Bourdieu et Passeron au sujet du système éducatif, il ne peut y avoir de violence symbolique véritable sans qu’il y ait un travail « pédagogique » d’inculcation exercé par une instance reconnue comme légitime. Or si le lien entre un organisme d’état et le pouvoir est par trop évident, il ne peut être reconnu comme « institution » au sens propre, c’est-à-dire comme outil de formalisation de la distinction. Cependant, sous l’Ancien Régime, l’autonomie de l’Académie française par rapport au pouvoir est finalement faible en ce qu’elle se conforme fidèlement aux intérêts du pouvoir, l’article 1 des statuts précisant par exemple « personne ne sera reçu dans l’Académie qui ne soit agréable à Monsieur le Protecteur ». Elle veillera en particulier à opérer un « tri » entre les contributeurs de l’Encyclopédie, écartant d’emblée les penseurs trop « radicaux » – tel Diderot – et admettant ceux qui passent pour modérés – comme d’Alembert (qui devint secrétaire perpétuel en 1772).

Symbole de l’Ancien Régime, l’Académie sera supprimée en 1793 par la Convention nationale. Napoléon, alors Premier Consul, la recrée sous forme de classe de l’Institut de France en 1803 : il faut souligner que la « recréation » répond à la volonté d’imposer une langue française unifiée sur tout le territoire français – en cours d’expansion. Cette politique est bien sûr défendue par Napoléon Bonaparte mais elle est surtout l’œuvre de Talleyrand, qui fut sans doute l’un des plus grands « visionnaires » en matière de révolution culturelle – on lui doit notamment l’origine du système unifié de mesures physiques (sous les conseils entre autres de Condorcet et de Laplace).

Notons qu’entre 1807 et 1809, l’Empereur tente notamment d’imposer le français en Toscane, mais finit par renoncer et prend un décret le 9 avril « contenant diverses Dispositions relatives aux départements de la Toscane ». Il y autorise l’usage de l’italien notamment dans les administrations et tribunaux de ces départements, considérant « […] que les peuples de nos départements de la Toscane sont, de tous les peuples de l’ancienne Italie, ceux qui parlent le dialecte italien le plus parfait, et qu’il importe à la gloire de notre Empire et à celle des lettres que cette langue élégante et féconde se transmette dans toute sa pureté ». Il réhabilitera quelques mois plus tard le rôle de l’Academia della Crusca dans la définition de la langue italienne « pure », ouvrant la voie à la réhabilitation de l’Académie…

Bien sûr, c’est surtout la Restauration qui contribua à réinstaller l’Académie. Les réformes de la Restauration constituent à notre estime un tournant essentiel dans l’histoire des institutions françaises : le gouvernement de Louis XVIII organise en effet un ensemble d’institutions prestigieuses qui vont concurrencer les établissements d’enseignement supérieur tant dans le domaine des sciences que des lettres8, renforçant par là la « hiérarchisation » des milieux intellectuels français et contribuant à creuser le fossé entre « science », « littérature » et « opinion » que certains révolutionnaires – comme Condorcet – souhaitaient sinon combler, à tout le moins diminuer.

Rapport au pouvoir

La réforme « Vaublanc » de 1816 mérite à ce sujet que l’on s’y arrête : en effet, elle s’accompagne de l’exclusion de nombres de membres de l’ancienne classe des lettres de l’Institut, ceux-là qui furent trop proches des idées révolutionnaires.

D’aucuns – dont le critique d’art proche des symbolistes Remy de Gourmont – imputent au Secrétaire perpétuel, Jean-Baptiste-Antoine Suard, l’origine de ces exclusions en série. Il est vrai que Suard, censeur des théâtres de Louis XVI et demeuré royaliste, ne cachait pas sa volonté de restauration de l’Académie sur le modèle de l’Ancien Régime. Suard avait déjà écrit à Lucien Bonaparte pour luis signaler qu’à son estime la composition de la quatrième classe de l’Institut lui posait problème :

Une société littéraire destinée à conserver, à fixer la tradition des vrais principes du goût et de la pureté du langage, ne peut remplir cet objet que par une grande influence sur l’opinion : elle ne peut avoir d’autorité que par la considération dont elle jouit et qu’elle ne peut devoir qu’au bon choix des membres qui la composent9.

Dans ses Notes sur l’Institut, rapport préparé dès 1815 avec l’abbé André Morellet à la demande de Vaublanc et envoyé au ministre début 1816, il précise encore ses remarques :

Il manque aujourd’hui à la deuxième classe un des éléments qui composaient l’Académie française et qui contribuaient tout à la fois à sa considération et à son influence pour l’objet de son institution, je veux dire le maintien de la pureté et du bon goût de la langue ; cet élément, c’est l’association des gens de la cour et du grand monde avec les gens de lettres. Et, pendant vingt-cinq ans, nous n’avons eu ni cour, ni grand monde.

La réhabilitation de 1816 associa donc des hommes de cour aux littérateurs, excluant au passage les membres politiquement indésirables. Cette intervention directe dans les nominations fut pour le moins critiquée. Cependant, l’Académie continua ses travaux. L’historiographie officielle présente généralement comme une « agression » contre l’Académie de Louis XVIII la réforme de 1816. Ainsi, le secrétaire perpétuel actuel y voit un « mouvement d’humeur » d’un roi pourtant « conciliateur par nature », « confisquant la liberté » de l’institution. Pourtant, comme le soulignait Remy de Gourmont, cette réforme s’inscrit bien dans un calcul de certains académiciens, soucieux de « réinstituer » leur fonction.

En portant quelque crédit à cette option, on peut comprendre les différents mouvements du XIXe siècle comme une sorte « d’optimisation permanente » du rapport de l’Académie au pouvoir : proche de lui lorsqu’il s’agit d’être réhabilitée, distante lorsqu’elle considère que son « territoire » est touché – ce qui explique notamment les critiques qu’elle adresse à Charles X au sujet de la censure de la presse. Notons toutefois que la vision d’une « académie autonome » a quelque chose de ridicule : par exemple Adolphe Tiers, alors ministre de l’intérieur, est nommé en 1834, François Guizot, alors ministre de l’Instruction publique, en 1836, Louis-Mathieu Molé, ancien président du conseil élu pour faire barrage à Victor Hugo en 1840, Etienne-Denis Pasquier, « chancelier de France », en 1844, etc. Ajoutons que la 6ème édition du Dictionnaire de 1835 retira nombre de mots qui figuraient dans l’Appendice de la 5ème édition de 1798 reprenant le vocabulaire de la Révolution et de la République. La préface de la 6ème édition tranche d’ailleurs explicitement avec les velléités de transformation sociale exprimées en 1798 :

Dans l’édition publiée en 1798, sans l’Académie qui n’existait plus, mais sous les auspices d’un de ses membres, on annonçait la régénération de l’idiome, des mœurs et de l’esprit français. De telles promesses ont peu de vérité; et les choses humaines ne marchent pas ainsi. Il nous suffit que la langue, instrument de la pensée française, ne soit jusqu’à ce jour ni impuissante ni faussée, et que la magnificence, la mélodie, la précision, la gravité qu’elle peut encore atteindre, soient attestées par des exemples que citera l’avenir. Mais ce qui peut augmenter la gloire de la littérature ajoute rarement au vocabulaire; et les changements, les accroissements que le besoin et l’usage ont consacrés dans notre langue depuis quarante ans, ne sont pas, à tout prendre, fort nombreux.

Notes

  1. Preuve de la grande modernité de sa pensée qui correspond finalement bien à la modernité de l’institution, elle tient à l’usage du masculin.
  2. Voir Hélène Carrère d’Encausse, Des siècles d’immortalité – L’Académie française 1635-…, Paris Fayard, 2011, chapitre 1.
  3. Clarence King Moore, L’Accademia della Crusca: Some Historical References, in Italica, Vol. 12, No. 2, 1935, pp. 128-129.
  4. Giovanni Nennonci, L’Accademia Della Crusca E la Lingua Italiana, Historiographia Linguistica, Volume 9, Number 3, 1982 , pp. 321-333.
  5. H. Carrère d’Encausse, op. cit.
  6. Voir p. ex. le classique de John H. Elliott, Richelieu and Olivares, coll. Cambridge Studies in Early Modern History, Cambridge, New-York & Melbourne, Cambridge University Press, 1984.
  7. Cet élément nous semble invalider la thèse d’Hélène Carrère d’Encausse quant à la non-anticipation par Richelieu de la constitution d’un « corps littéraire » indépendant.
  8. Ainsi, pour nombres d’ingénieurs-physiciens, il vaut mieux déposer des notes à l’Institut que de les faire publier à l’École polytechnique, fondée par la Révolution.
  9. Lettre à Lucien Bonaparte, Ministre de l’Intérieur, fructidor an VIII. (août 1800).

2 Comments

  1. […] Dans la première partie de cet article, nous avons vu quelle était le sens de l’établissement d’une Académie chargée de définir la langue d’État en France, sens qu’il faut trouver dans deux missions « orthopédiques » : le « dressage » du langage pour susciter une unité nationale et le contrôle de la création littéraire pour éviter la contestation. Nous avons évoqué cette fameuse « indépendance » académique, cette autonomie relative du pouvoir qui permet de donner à l’Académie une légitimité : en constituant un corps en apparence indépendant, le pouvoir se dote d’un instrument plus puissant car apparemment distinct de lui-même pour imposer les significations qu’il souhaite désigner comme légitimes. C’est ce moyen – et celui-là seul – qui permet la violence symbolique qui caractérise le recours aux dictionnaires de l’Académie comme référence ultime : ces dictionnaires permettent en effet tous les effets de distinction, puisque la langue de référence qu’ils décrivent est celle des castes dominantes urbaines et proches des gouvernements (royaux ou républicains). […]

  2. Rosier Rosier

    tu es physicien, sociologue, tu seras linguiste… je te conseille Langue française passions et polémiques de Rosier et Paveau

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