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Gouvernance et renoncement

À la suite d’un débat1 organisé par le cercle du Libre examen de l’Université libre de Bruxelles et par un très grand nombre de cercles et associations étudiantes portant sur la réforme de la gouvernance institutionnelle de l’ULB, il m’a semblé utile de revenir sur quelques notions qui ont émaillé les discours des acteurs en présence. En effet, une partie de ces discours véhiculaient une série de concepts et d’hypothèses dont il s’est avéré qu’ils ne suscitaient que faiblement la discussion, lors qu’ils auraient à mon estime mérité d’être examinés avec un œil critique – ce que je m’emploierai à faire ici, non sans au préalable souligner ma gratitude quant à l’organisation du débat en question, qui vient quelque peu battre en brèche certaines des hypothèses évoquées – notamment celles qui concernent la « démobilisation politique ».

La gouvernance démobilise

La première notion qui mérite bien sûr examen, c’est la « gouvernance » elle-même. J’y associerai une hypothèse maintes fois mentionnée par certains « débattants », à savoir que la « communauté universitaire » serait absolument démobilisée quant aux enjeux d’organisation de l’institution. Cette hypothèse fut par ailleurs liée à une forme de postulat plus fondamental de « démobilisation citoyenne générale », qui se marquerait notamment par une totale « ignorance » de ce qui se passe dans les parlements. Ainsi, l’université serait, à l’image de la société, victime d’une « désaffection » pour la « politique ».

Comme je l’ai souligné par ailleurs, je ne pense pas qu’il y ait une « désaffection » pour la politique parmi les citoyens : pour moi, la « colère » des citoyens – que certains présidents de partis évoquent pour condamner ceux qui « surfent dessus » – est justement la preuve d’un réel questionnement politique, c’est-à-dire un questionnement sur les projets de société qui sont portés par les partis et sur les réformes en cours. Il faut trouver ailleurs l’explication du désintérêt pour les débats parlementaires. De la même manière, le parti pris d’expliquer un faible intérêt pour les consultations d’une communauté universitaire par un « phénomène général » qui paraît « de sens commun » – à savoir le « désintérêt » pour la politique – est de l’ordre de ce que certains rationalistes nommeront une moisissure argumentative, cumulant ce que John Stuart Mill désigne par « sophisme de simple inspection » – en l’occurrence postuler comme « hypothèse établie » un argument questionnable – et un superbe « cum hoc ergo propter hoc » (avec ceci, donc à cause de ceci), l’établissement d’un lien causal sans questionner ici l’existence d’un « facteur tiers ».

À ce stade, il me faut donc formuler une hypothèse2 : dès lors que l’on pose la question en termes de « gouvernance », on ne discute plus de politique, mais bien d’une forme technique de gouvernement qui s’oppose fondamentalement à une lecture idéologique de la gestion et par là, procède d’une démobilisation des citoyens au profit des experts maîtrisant le « jargon » technique adéquat. Comme le résume Isabelle Stengers,

La gouvernance dit bien son nom, elle traduit bien la destruction de ce qui impliquait une responsabilité collective quant à l’avenir, c’est-à-dire la politique. Avec la gouvernance, il ne s’agit plus de politique, mais de gestion et d’abord de gestion d’une population qui ne doit pas se mêler de ce qui la regarde.

En d’autres termes, appeler les « citoyens » à donner un avis sur la « gouvernance » revient à demander aux citoyens que l’on a relégué au rang de « public passif » d’une réforme de la gestion de soudain revenir « échanger » sur quelque chose dont on leur a clairement signifié qu’il leur échappe. On ne peut donc finalement pas parler de « consultation » dans un tel cadre, mais peut-être plus adéquatement « d’information3 ». Or, comme le soulignait utilement un intervenant du débat, les séances organisées sur le campus de l’ULB à l’occasion de la réforme interne furent bien annoncées comme « séances d’information ».

Pleurer sur l’absence de participation  et, dans un même temps, persister à considérer jusque dans le choix des termes que la gestion est une matière d’experts s’avère donc pour le moins paradoxal.

Le pouvoir n’est pas la gestion

La seconde notion qui mérite un sérieux questionnement est celle du pouvoir. Lorsque j’ai évoqué dans ma présentation une « centralisation du pouvoir » observable dans le cadre des réformes d’organisation de toutes les universités européennes, d’aucuns ont jugé que c’était faux dans le cas de l’Université libre de Bruxelles car « on décentralise le pouvoir par le transfert des éléments de gestion et de responsabilité notamment vers les facultés ».

Il faut pourtant insister : on peut décentraliser la gestion autant que l’on veut, nommer des centaines de caporaux, d’adjudants, de chefs de caserne, chacun ayant d’énormes responsabilités, tout en centralisant largement le pouvoir. Le pouvoir ne réside pas dans les titres ni même les « prérogatives » : il réside dans la capacité d’un individu à utiliser l’organisation pour parvenir à des fins qui lui sont propres4. On peut avoir les plus grandes responsabilités, si l’on est lié à un rapport de force défavorable (ce qui est arrivé plus d’une fois depuis 1968 aux autorités universitaires de l’ULB et en particulier à certains recteurs), ou engoncé dans un carcan imposé par les finalités de l’organisation (ce qui est caractéristique des régimes qui généralisent la concurrence), le pouvoir dont on dispose est finalement très faible. Comme un sociologue célèbre et très reconnu par les experts en management, Ronald Stuart Burt5 l’a magnifiquement montré, un élément essentiel du « pouvoir » dans une organisation est l’information. Lorsque l’on segmente des organes décisionnels – comme on le fit dans le cas de la réforme interne de l’Université libre de Bruxelles – on renforce de fait le « pouvoir » de ceux qui ont de l’information de première main – donc ceux qui siègent dans les deux organes. Vu le schéma proposé par la « réforme » qui interdit le cumul des mandats dans les organes résultant d’une scission sauf pour quelques-uns, on a bien « centralisé le pouvoir » sur ceux-là.

Cette confusion conceptuelle entre « décentralisation de la gestion » et « décentralisation du pouvoir » est sans doute liée au même processus qui contribue à « dépolitiser » les débats et que nous avons évoqué plus haut. Mais il nous faut ajouter que le projet de concentration du pouvoir est explicite : en effet, l’hypothèse récurrente dans les débats est qu’il est plus difficile de décider à beaucoup qu’à quelques-uns. Cette hypothèse figure en toute lettre dans les rapports traitant de la gouvernance institutionnelle, avec cette idée que le C.A. de l’université « ancienne mouture » serait pléthorique et donc inefficace. En réalité, on peut très bien décider à trois cent et être incapables de décider à trois : tout dépend du niveau d’accord sur les missions de l’organisation. La question du nombre est parfaitement inepte… bien qu’on l’érige en fétiche. Je pense que si elle acquiert justement cette aura symbolique, c’est précisément parce que l’on voit dans la réduction du nombre de décideurs un mécanisme de concentration du pouvoir.

La gestion des ressources humaines est bien centrale

Comme je me suis employé à le montrer dans mon exposé, au cœur de la transformation managériale de l’université, la question de la « gestion des ressources humaines » est un problème central. C’est le cas partout en Europe. Ici encore, d’aucuns suggèrent que l’on « aurait pu se passer de ce volet » dans le cas spécifique de l’ULB – alors même que ledit volet prend une importance indéniable dans les rapports des « groupes de travail » qui ont dessiné la réforme.

Je me dois ici de revenir au cœur de mon argumentation : profondément marquée par l’utilitarisme, la « nouvelle raison néolibérale » est incapable de concevoir l’organisation (et plus largement la société) autrement que comme « agrégat » d’individualités (éventuellement, pour les plus subtils, on peut ajouter quelques « biais » liés à des « effets de masse », mais il s’agit de correctifs au modèle, pas d’un nouveau modèle) et en particulier, la performance d’une organisation autrement que comme « agrégat » des performances individuelles6. Dès lors que toutes les réformes institutionnelles reposent sur le syllogisme du changement décrit par Christian de Montlibert7, à savoir « l’université était bien adaptée au contexte du passé, le contexte a changé, il faut donc une autre université », il s’agit d’assurer que l’institution puisse coller à ce « nouveau contexte » qui est celui d’un marché globalisé de l’enseignement supérieur, marqué par le culte de la performance (qui se manifeste notamment dans le fétichisme du ranking) et donc que l’université soit bien « performante ». La performance se mesurant comme agrégat des performances individuelles, se met alors en place la chasse à ceux qui « ne font pas tous les efforts », au nom de l’équité – car tout le monde doit donner un peu de lui-même.

La déclinaison « ulbiste » de ce qui est bien un discours généralisé se trouve notamment en page 59 d’un rapport du « groupe de travail sur la gouvernance » :

Dans un environnement de plus en plus exigeant, il est essentiel que chacun apporte une juste contribution aux missions de notre institution. Il faut donc que les responsables, à tous niveaux, aient le courage de traiter frontalement les membres du personnel dont le comportement est inacceptable ou dont la performance laisse manifestement à désirer. Cette responsabilisation nouvelle doit d’abord s’appliquer aux responsables eux-mêmes qui doivent, plus que ce n’est le cas aujourd’hui, être soumis à des évaluations régulières8.

On peut tenter de minimiser le contenu de ce paragraphe. Mais ce serait alors nier qu’il est la résultante logique de la « dynamique du changement » dont toutes les autorités universitaires se félicitent de l’avoir instillée dans leurs universités, partout en Europe. La réforme menée à l’ULB s’inscrit comme celles menées ailleurs, dans la volonté de « rester dans la course », le contexte dans lequel elle est née est d’ailleurs décrit comme une « crise majeure » et il s’agit dès lors d’appliquer un choc thérapeutique9 quitte à prendre les mesures les plus radicales pour « dynamiser la production ».

Les alternatives infernales et le consensus induit

Mais finalement, peut-on être contre la réforme ? Sa logique en est implacable et, comme le relevait dans sa question un « membre du public », tous semblent rejoindre le constat d’un dysfonctionnement de l’institution qu’il faudrait « résoudre ». N’y a-t-il pas finalement désaccord sur la forme et accord sur le fond ?

Si le consensus semble effectif, c’est qu’en réalité, personne n’a jamais questionné le fond de la réforme, c’est-à-dire que personne ne questionne le syllogisme du changement. Il faut changer donc changeons ou disparaissons : voici « l’alternative infernale » qui nous est posée. Comme toutes les alternatives infernales, elle ne laisse en fait aucun choix, elle est l’illusion du choix. Elle est une injonction au renoncement, au diktat du « il faut bien s’y résoudre », qui fut d’ailleurs énoncé explicitement par certains anciens administrateurs – dont je ne doute pas un seul instant qu’ils ont agi avec la profonde conviction d’œuvrer au « bien » (ou plutôt pour le « mieux ») de l’institution.

Mais changer pour quoi faire ? Finalement, telle est la question qui nécessiterait vraiment débat. Que voulons-nous pour l’université ? Cela signifie de poser la question des missions de l’institution – et pas du « bien-être » ou de « l’efficacité », qui deviennent alors des questions accessoires – et du lien entre société et université. Comme le soulignait Matéo Alaluf lors du débat, c’est cela la signification de Mai ’68 à Bruxelles : il s’agissait de lancer une réflexion sur les liens entre université et société – la question de la composition des organes décisionnels étant finalement un simple moyen.

Si l’ULB a connu des « dysfonctionnements » depuis le début du millénaire, c’est peut-être parce que, justement, trop rares étaient ceux qui se questionnaient sur le sens des missions institutionnelles. Le « problème smiley » du nom du logiciel de gestion intégrée auquel il fut largement fait référence lors du débat ne trouve nulle autre explication : il s’agit pour moi en effet de l’une des premières manifestations de la nouvelle gouvernance institutionnelle. C’est un groupe de travail du « conseil d’administration » composé en partie « d’experts » qui a été mandaté pour établir le plan de travail et les outils qui seraient développés, dans le cadre d’un consensus général autour de la nécessité de moderniser l’administration (perçue comme pas assez efficace). La méthode suivie se fondait sur le credo qu’il fallait donc « construire une nouvelle université », d’où notamment le recours intensif aux auditeurs externes (on retrouve bien le syllogisme du changement). L’outil ayant été perçu très rapidement comme une menace puisque étant finalement présenté plus comme une contrainte que comme un projet collectif, « l’analyse de processus » n’a pu être menée à bien correctement. Dès lors, les dés étaient jetés, et ce n’est pas l’enthousiasme (en fait, le dévouement) des équipes en charge du projet qui pouvait suffire à contrebalancer ce vice premier. Lorsque les lacunes de conception sont devenues patentes, des tensions ont vu le jour (surtout entre les développeurs surchargés et les utilisateurs du logiciel confrontés à des difficultés d’usage) et on a dès lors pu diagnostiquer un « dysfonctionnement » que d’aucuns ont imputé à de la « résistance au changement ».

Carine Guillaume, représentant le personnel administratif, technique, de gestion et spécialisé (PATGS) de l’ULB décrivait fort bien ce processus le 21 septembre 2012, dans son discours de rentrée académique et pointait les facteurs de sortie de crise :

Ainsi, à l’instar du Recteur qui impute en partie les errements des inscriptions de l’an passé à un « manque d’adaptation » des administratifs au logiciel – oubliant de mentionner qu’aucune politique de formation n’a été planifiée ni mise en place pour familiariser les agents à l’outil – nombreux sont les décideurs de notre université qui entendent imposer des réformes bâties sur la légendaire « inefficacité totale » du personnel. Et puisque le personnel est ainsi présumé inefficace, on ne l’associe pas à la définition des nouvelles procédures et des nouveaux outils. Évidemment, lorsque sur le terrain, ces nouvelles mesures s’avèrent complètement déconnectées des réalités, on prétend alors que c’est le personnel qui est inadapté.

Pourtant, nos collègues sont compétents. Car malgré tous les errements de ces réformes, nous sommes aujourd’hui rassemblés pour une séance de rentrée académique… Les délibérations ont eu lieu, les étudiants ont pu s’inscrire, l’université continue à « tourner » et même, à se développer. C’est la mise en commun des savoirs et savoir-faire des agents de l’université, leur profond attachement à cette grande maison et les sacrifices qu’ils ont tous consentis qui ont permis de surmonter l’épreuve « Smiley ». En définitive, l’engagement incroyable des membres du personnel pour notre université a permis d’éviter le fiasco.

Il faut remarquer que ce discours est antérieur à la réforme dont il est question et s’avère finalement assez prophétique. Plus encore, l’instrumentalisation de cet épisode pour justifier la « nouvelle gouvernance » (dont le volet « GRH » est, répétons-le, l’aboutissement logique des hypothèses justifiant la réforme) peut s’apparenter à une forme de cynisme que l’on retrouve dans de nombreuses structures lors de « refontes drastiques » de l’organisation interne, comme je l’évoquais dans un billet précédent.

Et maintenant ?

De toute façon, la réforme de la gouvernance ulbiste est passée. Alors, faut-il vraiment revenir dessus ? Personnellement, j’aurais tendance à plaider que le débat sur la gouvernance tient de l’ordre de l’anecdote. Ce débat inexorablement technique masque en effet le débat politique fondamental sur les missions institutionnelles et c’est ce débat-là que nous devrions avoir. « Gouverner c’est mettre vos sujets hors d’état de vous nuire et même d’y penser », suggérait Nicolas Machiavel dans le Prince10 : finalement, les débats sur la « gouvernance » mettent les universitaires hors d’état de penser l’université.

Les questions qu’il me semble donc plus utile de poser sont : quel sens a encore une université aujourd’hui ? Quels doivent être ses rapports avec la société, comment y trouve-t-elle une place ? Il ne s’agit pas, en l’occurrence, de faire l’apologie d’un « âge d’or » fictif de l’université, mais bien de concevoir un modèle d’université, vecteur de mobilisation collective… Bref, d’opposer une utopie11 au diktat du renoncement et à son cortège de prophéties auto-réalisantes.

Notes

  1. Le débat en question est disponible sous forme de vidéo youtube.
  2. Cette hypothèse prend ici la forme relativement « axiomatique » mais un article à paraître constitue une tentative pour mieux la fonder par une approche historique. On trouvera par ailleurs de très bons arguments dans un texte de B. Cassen paru dans le Monde diplomatique en 2001 : http://www.monde-diplomatique.fr/2001/06/CASSEN/15272
  3. On pourrait caricaturer en usant de l’image de l’appel aux « braves gens » lors de la proclamation d’édits royaux… « Oyez, oyez ». Tel n’est pas le propos ici, mais il s’agit de pointer une disjonction fondamentale entre débat (qui sous-entend finalement un rapport de « négociation ») et information (qui sous-entend qu’il n’y a pas de négociation possible).
  4. On ne peut dissocier la question du pouvoir du rapport de pouvoir, comme toute l’analyse stratégique dans les organisations le rappelle – M. Crozier, E. Friedberg, L’Acteur et le système, Éditions du Seuil, 1977.
  5. Notons à toutes fins utiles que l’on peut difficilement suspecter Burt d’être un marxiste-léniniste militant.
  6. On lira par exemple un classique : P. Dardot & C. Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, Paris, la Découverte, 2009
  7. C. de Montlibert, Savoirs à vendre. L’enseignement supérieur et la recherche en danger. Paris, Raison d’Agir, 2004.
  8. Disponible ici : http://www.ulb.ac.be/ulb/greffe/documents/docs/RAPPORT-DEFINITIF-JUIN-2013.pdf
  9. Je ne résiste pas à la référence – certes facile – à Naomi Klein.
  10. Dans la traduction « historique » de Jacques Gohory…
  11. Cette question est, par ailleurs, une question générale, qui mérite bien sûr d’être portée au-delà d’une seule institution…

3 Comments

  1. Adrien Adrien

    – “l’État n’a pas pour fin de transformer les hommes d’êtres raisonnables en animaux ou en automates, mais bien de faire en sorte que les citoyens développent en sécurité leur corps et leur esprit, fassent librement usage de leur raison, ne rivalisent point entre eux de haine, de fureur et de ruse, et ne se considèrent point d’un œil jaloux et injuste. La fin de l’État, c’est donc véritablement la liberté” Spinoza…Un auteur qui n’est manifestement plus à la mode ? Un doux rêveur ?

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