Skip to content

Le travail comme mythe

La « valeur travail » est décidément une préoccupation de l’époque, cristallisant l’attention politique à droite comme à gauche. Ainsi, le 13 novembre 2012, à l’occasion de sa première conférence de presse en tant que président, François Hollande se voulut-il le porte-parole des « préoccupations des français » en ces termes :

« Que va-t-il advenir de mon emploi, de mon logement ? Quelle est ma place dans la société? Mon travail est-il reconnu à sa juste valeur ? De quoi mon avenir sera-t-il fait ? »

Et de ne pas hésiter d’affirmer, quelques instants plus tard :

La « valeur travail » a été atteinte, sous l’effet moralement destructeur du chômage de masse, du temps partiel et de la précarité, qui frappent particulièrement notre jeunesse.

Comme l’illustrent ces deux extraits, la « valeur travail », c’est une question de moral et de morale, de volonté et de conformité. La valeur travail signifie se soumettre volontairement à un labeur exigé par l’impératif de la croissance1, mais plus encore, trouver par là sa « place dans la société » : c’est parce que l’on peine que l’on mérite cette place. Dès lors que l’emploi s’effondre, les travailleurs relégués au rang « d’excédent de main d’œuvre » ne trouvent plus de lieu pour vendre leur force de travail en échange de leur survie, ne participent plus utilement à la production générale : puisqu’ils ne travaillent plus, leur vie ne prend pas « sens » et ils « perdent le moral ».

En particulier, à l’ère de ce que d’aucuns nomment « l’hypermodernité » (oubliant parfois le caractère pour le moins archaïque des conditions de travail dans nombre de secteurs, de la gestion des ordures à la construction en passant par la boucherie industrielle, même dans les pays les plus riches) de la société que les mêmes qualifient de « post-industrielle » (ignorant souvent quelque peu l’importance du secteur industriel en Europe et, bien plus encore, à l’échelle mondiale), la « lutte des places » généralisée fait que, d’une certaine manière, les distinctions de statuts ne sont plus synonymes de distinctions de travail. Ainsi, toutes les activités semblent s’équivaloir, pourvu qu’il y ait de l’activité : symptômes de ce glissement, la définition même de « l’emploi décent » est rendue progressivement plus nébuleuse, lors que le régime de la qualification est fragilisé par le régime de la compétence2. Ce qui fait que votre vie est accomplie, c’est avant tout d’être « actif », c’est-à-dire de pouvoir travailler. On évoque alors le « droit de travailler » préférentiellement au « droit au travail » : il s’agit de remplacer le droit à un emploi décent – c’est-à-dire que tout soit mis en œuvre pour que les « besoins » de travail humain soient assumés de manière égalitaire par les travailleurs – par le « droit » à « se maintenir en activité » (à tout prix), quitte à fragiliser les règles de protection sociale et tous les mécanismes de solidarité qui procèdent d’une logique égalitaire de la « distribution » des besoins de travail.

La « nature humaine »

L’une des pierres angulaires de ces représentations générales du travail, c’est l’hypothèse que l’impératif de travailler doit s’imposer à tous avec la même urgence, et que cet impératif agit comme principe fondateur de la « condition humaine » : l’homme « doit » travailler car « c’est dans sa nature ».  Marx se retrouve souvent évoqué par les sociaux-démocrates pour justifier ce caractère « essentiel » du travail3. Or la définition du travail proposée par Marx repose sur l’idée que ce qui caractérise le travail humain, c’est non pas qu’il s’impose comme « impératif » mais qu’il s’inscrit dans la poursuite d’un objectif préexistant. C’est d’ailleurs ce qu’il explicite d’une manière on ne peut plus limpide dans sa fameuse comparaison entre « l’abeille » et « l’architecte » :

[…] Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit, préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté.

La division du travail, le fait de ne pas « choisir » les actes que l’on pose ou le produit du travail, contreviennent à cette fonction essentielle de préconceptualisation, participant de l’aliénation (Entfremdung) du travail humain. En d’autres termes, le « travail » dans une société capitaliste contrevient à la « substance » du « travail humain ».

Le travail-labeur et le travail-loisir

Via ce détournement mais plus largement encore, une question fondamentale manque fréquemment d’être posée : pourquoi les gens travaillent ? C’est-à-dire, à quelle fin ? Et c’est précisément là que les modèles de « lutte des places » généralisée ont tendance à masquer le fait que pour certains, le travail est un loisir, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une occupation dont ils pourraient parfaitement se passer, les revenus tirés de leurs capitaux leur permettant largement de vivre.

A contrario, le travail que l’on impose en « activant » les pauvres, c’est un labeur sans échappatoire, une question de survie. D’une part, on ne peut décemment pas comparer le labeur, c’est-à-dire les efforts physiques, qu’imposent les métiers les plus déconsidérés – qui sont aussi, cependant, les plus immédiatement utiles aux besoins fondamentaux d’une société comme l’hygiène (éboueurs, nettoyeurs, …), l’alimentation (équarisseur, tripier, …), etc. – réservés aux classes dominées, avec celui qu’imposent les fonctions « supérieures » – parlementaire, avocat, banquier, notaire, financier – apanage des classes dominantes (à quelques rares « aberrations statistiques » près). D’autre part, on ne peut pas plus considérer que quelqu’un qui pourrait se passer de travail pendant plusieurs années voire jusqu’à la fin de sa vie connaît une « insécurité d’emploi » comparable à celui qui n’a pas d’autre choix que de travailler sous peine d’exclusion de son revenu d’intégration sociale ou de saisie de ses maigres avoirs. À ce niveau, rappelons – il le faut toujours – que le niveau d’aide sociale ne permet pas, en Belgique, de vivre décemment. En d’autres termes, que le risque d’endettement est extrêmement élevé pour les plus démunis4, renforçant évidemment la précarisation dans une « spirale » déjà largement décrite dans la littérature sociologique mais pourtant bien mal prise en compte par les « décideurs ».

Mais la « valeur travail » comme concept unifiant est un mythe qui permet de trafiquer ces différences fondamentales, de les escamoter par l’usage d’un même terme : elle met le banquier et le sidérurgiste sur un même pied. Tous deux travaillent, n’est-il pas ? On a alors beau jeu d’annoncer que « tout le monde doit faire un effort et travailler plus » pour sauver « la cohésion sociale et intergénérationnelle », alors qu’il s’agit bien évidemment d’un effort très largement inégalitaire. Certains rétorquerons qu’on envisage de « pondérer » par des critères de pénibilité le rallongement du temps de travail : cependant, lorsqu’on considère les conditions de travail réelles dans plusieurs secteurs de l’industrie – comme la sidérurgie, la boucherie industrielle – et qu’on les compare à celles de cadres des boîtes d’audit, on se rend compte qu’il faudrait peut-être user d’une échelle logarithmique pour établir cette pondération.

La cour des conseillers

Un fondamental de l’hypothèse du « travail qui nous concerne tous » est la mise en spectacle des déchéances. En particulier, la mise en spectacle des « grands crashs » d’industriels ou de financiers « en vue », ces fortunes parvenues « au sommet » qui s’effondrent soudain, donne l’illusion que les riches infortunés subissent un déclassement effroyable les menant droit à la misère : en réalité, il est extrêmement improbable que leur niveau de revenu baisse en-deçà de 60% du revenu médian (seuil de pauvreté). Certes, lorsqu’on a pris l’habitude de ne plus rien faire soi-même, d’être servi constamment5, le fait de devoir se préoccuper de faire sa cuisine ou, pire encore, son ménage, peut sembler une épreuve ultime à ceux qui en font l’expérience, il n’en est pas moins évident que ce déclassement – qui s’accompagne sans doute d’une perte de tout son réseau social et d’une impression de profonde stigmatisation – n’est en rien comparable avec le fait de se retrouver à la rue par la succession des mécanismes d’exclusion.

Ce qui est frappant, c’est que cette mise en spectacle participe à diffuser l’hypothèse de l’hypermobilité sociale (ascendante et descendante) dans les sociétés européennes. La réalité est toute autre : la mobilité sociale diminue plutôt, même d’une génération à l’autre6, à mesure que les écarts de richesse se creusent. Les déchéances spectaculaires concernent d’ailleurs en grande partie une espèce particulière de « riches » : ceux qui servent de conseillers fiscaux et en investissement, de gestionnaires de fonds, de directeur exécutif, etc. Au risque d’opérer une caricature, on pourrait poser la thèse qu’à mesure que le pouvoir s’est déplacé des palais des gouvernements vers les sièges de holding, les conseillers des princes ont déserté le marbre des cours pour occuper les bureaux avec vue des gratte-ciels, mais que la fonction de conseiller est demeurée intacte…  Bien évidemment, la réalité est plus complexe. Cependant, il est important de noter que le risque de déclassement est bien plus lié au travail qu’à la possibilité de « perdre une fortune personnelle » : il menace bien les conseillers, beaucoup moins les rentiers.

Le mérite et le talent

La « valorisation » du travail dans les discours politiques s’accompagne de la valorisation du mérite de ceux qui « font les efforts » : ceux qui « s’activent » sont méritants. Ainsi, le fils d’un ancien président français, qui a pour qualité d’avoir un père riche et célèbre, félicite le labeur d’un travailleur qui cire les pompes (au sens propre) des cadres de « la Défense »7. Formidable exemple d’une violence de classe explicite, cette illustration permet de percevoir un fondamental du travail comme mythe. Celui-ci prend la forme d’un syllogisme : pour peu que l’on « s’adapte » (qu’on fasse preuve « d’esprit d’entreprendre ») le travail est disponible, des gens n’ont pas de travail, ils sont donc inadaptés. « L’activation » prend sens dans ce contexte particulier, comme l’a parfaitement montré la ministre social-démocrate flamande Monica De Coninck en 20128 :

Quand on prend les gens par le collier, on peut les activer. Mais avec des différences. On a constaté qu’un tiers des 13 000 minimexés a pu être facilement remis sur le marché du travail, qu’un deuxième tiers a retrouvé un emploi, mais avec de grandes difficultés, et que le dernier tiers est extrêmement difficile à placer sur le marché du travail. Ce sont souvent « des inadaptés sociaux » qui cumulent les handicaps. Ils sont parfois peu intelligents, ou trop vieux, ou dépendants à l’alcool, à la drogue.

On retrouve ici la jonction de deux figures essentielles : le mérite (quand on fait des efforts, on peut trouver un emploi) et le talent (le don, dont certains sont « totalement dépourvus », ces « inadaptés » dont finalement on ne sait plus que faire).

Ce type de discours fondé sur les figures du mérite et du talent n’a cependant rien de novateur et remonte à l’hypothèse présidant aux lois du XVIe siècle, promulguées par les Tudor, criminalisant la mendicité et le vagabondage : en 1530, Henri VIII faisait inscrire dans les Statutes of Labourers, que « la paresse est mère de tous les vices », slogan qui va profondément modeler la conception libérale du travail. C’est dans le cadre d’une réflexion sur les Poor Laws du XVIe qu’en 1697, dans son Report on the Poors, John Locke opère une distinction similaire à celle de Monica De Concinck, entre les deserving poors, les pauvres « méritants », ceux qui sont dans le besoin car leur situation n’est due « ni à un vice ni à une imprévoyance », qui veulent travailler mais qui ne peuvent le faire (soit qu’ils ne trouvent pas de travail, soit que leur condition les en empêche), les working poors, ouvriers qui sont insuffisamment payés pour pouvoir subvenir aux besoins de leur famille et les professional beggars, capables de travailler mais préférant « par paresse et donc par vice » vivre de la mendicité. Il propose donc toute une série de sanctions à l’attention de la troisième catégorie, la création de travail payé à un prix inférieur à celui du marché pour la première catégorie et la confiscation des enfants des familles des trois catégories, ce qui permet le travail des femmes puisqu’elles ne doivent plus s’occuper des enfants et résout la situation des working poors. Les enfants ainsi enlevés aux pauvres devraient en outre être élevés dans une « école de l’industrie » où leur serait inculqué le « goût du travail industrieux ». D’une manière qui peut sembler surprenante, on voit comment les options actuelles en matière d’activation portées par une ministre social-démocrate se font dans son argumentaire, écho de celles portées par un père fondateur de ce qu’on nommera « libéralisme » dès le XIXe siècle.

Puisque le travail réduit à l’activité est une question de vouloir s’adapter ou d’être capable de s’adapter, ceux qui ne s’adaptent pas sont donc des déviants, que ce soit dans leur esprit (leur volonté) ou dans leur corps (leurs aptitudes). Ils seront donc traités comme tels : il s’agit de corriger ceux qui sont « récupérables » et d’exclure les autres. On voit comment l’idéologie du mérite (l’idéologie de l’ascèse) et l’idéologie du talent (l’idéologie charismatique, comme la nomme Bourdieu) se conjuguent pour faire du « travail » un mythe fondateur de l’ordre social, légitimant les inégalités sociales.

Pour ne pas conclure…

Le travail peut constituer un mythe, expression d’une synthèse fallacieuse entre des activités qui n’ont rien en commun. Il est d’autant plus évident d’user du travail comme principe unificateur que l’on souhaite négliger l’effet des conditions matérielles sur les « trajectoires individuelles », or celles-ci restent largement déterminantes. Les « classements, reclassements, déclassements » auxquels sont soumis les travailleurs ne peuvent finalement se concevoir dans une lecture qui voudrait s’affranchir des mécanismes de reproduction générale des inégalités. Ainsi, il me semble évident que la violence de la « lutte des places » décrite par la sociologie clinique ne peut se comprendre qu’en tant que manifestation de la vigueur de la lutte des classes.

Le travail ainsi transformé en principe unificateur permet d’échafauder une « valeur morale », la « valeur travail », passant par la glorification de « l’activité » et la condamnation des inactifs. Les sociaux-démocrates (ou équivalents), peuvent se rallier d’autant plus facilement à cette « valeur travail » que s’opère détournement du travail humain au sens de Marx, qui est l’illustration dans la « sphère des idées » de l’aliénation du travail dans les réalités concrètes de la production. Dans un tel contexte, contre la « valeur travail » comme rideau de fumée, il est sans doute essentiel à la fois de resituer le travail comme réalité objective et sa libération comme utopie collective9.

Notes

  1. Croissance de la firme et, par agglomération, puisque les modèles de croissance inspirés de Solow-Swan sont aujourd’hui dominants, de l’état.
  2. Voir Marcelle Stroobants, « La fabrication des compétences, un processus piloté par l’aval ? », Formation emploi (en ligne), 99 | juillet-septembre 2007, mis en ligne le 19 février 2009, consulté le 25 janvier 2014. URL : http://formationemploi.revues.org/1491
  3. Souvent par le biais d’un détournement de la notion hégélienne de « Gattungswesen », qui me semble intraduisible en français.
  4. Bien sûr, à peine on évoque les cas « extrêmes » que se pose la sempiternelle question des « classes moyennes ». La réponse à ce niveau est pourtant évidente : d’une part, la classe moyenne ne peut se passer de travail ; d’autre part, il est clair que la classe moyenne s’appauvrit progressivement dans la plupart des pays européens, lors que les grandes fortunes s’envolent vers des sommets.
  5. Osons l’affirmer : les véritables assistés sont sans doute bien plus les grandes fortunes que les bénéficiaires d’une aide sociale.
  6. Voir, dans le cas belge, Joël Girès, « La mobilité sociale intergénérationnelle en Belgique », Recherches sociologiques et anthropologiques (En ligne), 42-1 | 2011, mis en ligne le 13 octobre 2011, consulté le 26 janvier 2014. URL : http://rsa.revues.org/706
  7. http://www.hauts-de-seine.net/actualite/les-cireurs-sinstallent-a-la-defense/
  8. http://www.lalibre.be/actu/belgique/monica-de-coninck-contrats-flexibles-pour-chomeurs-de-longue-duree-51b8e41ce4b0de6db9c52626
  9. Cette réflexion s’inscrivant dans mes préoccupations de recherche du moment, je reviendrai sans doute sur ces questions dans de prochains billets, sans que cela ne constitue un engagement contractuel.

Be First to Comment

Laisser un commentaire



Konami Easter Egg by Adrian3.com