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Les squats, lieux de non-droit ?

L’expulsion manu militari d’environ 150 personnes – dont une frange non-négligeable de personnes particulièrement fragilisées : personnes âgées, familles (et donc enfants, composant plus de la moitié du nombre d’expulsés) – du squat de l’église du « Gesù » à Saint-Josse, s’est opérée au nom de la « restauration de l’ordre public ». Le bourgmestre (PS) Emir Kir, à l’origine de l’expulsion, déclare en effet : « Nous ne voulons pas de lieu qui amène une déstructuration sociale. Nous ne voulons pas le maintien de la misère… Vous ne savez pas qui se trouve dans un squat, je ne peux pas permettre l’anarchie. » Et d’évoquer des conditions d’hygiène dramatiques, ainsi que des faits de délinquance (voire de criminalité) qui se seraient déroulés dans ce lieux. 200 policiers en uniforme – soit plus que le nombre d’occupants à l’heure de l’opération – ont donc été déployés à 6 heures du matin pour procéder à cette expulsion qui, comme la toute grande majorité des expulsions de ce type, s’est avérée une opération violente passant par la prise de contrôle de l’immeuble, l’immobilisation des occupants et leur « transport » hors de l’immeuble. Par la suite, une déclaration du même bourgmestre a permis d’apprendre que des solutions de relogement seraient mises en place, avec des critères d’attribution administratifs liés notamment à l’inscription dans le registre de la population, et ce pour une capacité d’accueil insuffisante par rapport au nombre d’ex-squatteurs.

Il y a dans ce discours mayoral relatif aux troubles à l’ordre public des éléments qui nécessitent pour le moins examen : en effet, il insiste sur l’idée que le squat serait une « zone de non-droit », favorisant la « déstructuration sociale ». Lors de travaux sur les squats bruxellois1, j’ai pu constater à quel point, au contraire, certains squats sont extrêmement « structurés » autour d’activités collectives mais aussi qu’il existe des « disjonctions » notables au sein de la communauté des « squatteurs » : tous ne vivent et ne se représentent pas le squat de la même manière. Il s’agit d’une nuance cruciale, car en présentant erronément les occupants d’un squat comme une « communauté unifiée » autour d’un même projet, autour de mêmes intérêts, on tente de légitimer la généralisation d’une sanction contre des faits qui peuvent ne concerner que quelques individus extrêmement marginalisés au sein même du squat. Ce procédé est d’ailleurs clairement à l’œuvre dans le discours tentant de justifier l’expulsion du Gesù, comme le relève un communiqué de la Ligue des Droits de l’Homme, d’Amnesty International, de Bruxelles laïque, de Médecins du Monde et du CIRE :

N’était-il pas possible de régler ces problèmes de délinquance et de criminalité, s’ils s’avéraient justifiés, par des moyens policiers adaptés et d’arrêter les personnes qui mettaient en danger les conditions de vie des autres sans expulser l’ensemble du GESU prématurément, avant que les solutions annoncées par le Bourgmestre et le Secrétaire d’État au logement soient réellement en place ?

En particulier, pour nombre de personnes extrêmement précarisées, le squat est un refuge transitoire qui permet de retrouver ses marques : il s’agit d’un lieu de resocialisation pour des individus et des familles isolées. C’est plus spécifiquement le cas pour des familles récemment immigrées et confrontées aux administrations belges, à l’heure où la suspicion vis-à-vis des demandeurs d’asile est la règle générale. Comme le soulignent deux anthropologues françaises, Florence Bouillon et Pascale Dietrich-Ragon, dans un article sur les squats parisiens, le squat est, contrairement à un logement organisé par les autorités, un lieu où l’on dispose d’une plus grande marge pour « choisir ses voisins », où les regroupements affinitaires sont donc plus faciles2. De tels regroupements sont évidemment favorables à des dynamiques de groupes positives qui se marquent clairement dans l’aménagement des lieux pour les rendre moins sordides, plus « vivables ». De plus, le squat est un lieu qui, paradoxalement, est vecteur de moins d’insécurité que les complexes d’accueil officiels pour les demandeurs d’asile : dans un centre d’accueil, les départs de certaines personnes déboutées laissent planer une menace permanente de l’expulsion (même pour ceux dont les démarches ont de bonnes chances d’aboutir), ce qui aboutit dans un climat de tension permanente. Bouillon et Dietrich Ragon rappellent à ce sujet la formule d’Henri Coing au sujet des taudis du XIIIème arrondissement : « Si la population s’attache ainsi à ce quartier déshérité, c’est qu’elle a trouvé une manière vraiment humaine de vivre dans un cadre inhumain. » Insistons : il est logique de préférer un logement insalubre où les liens humains sont plus forts et permettent de se reconstruire après un déracinement ou une descente aux enfers qu’un logement salubre où l’on vit sous l’impression d’un contrôle permanent3.

Il y a cependant autour du squat des fantasmes importants : notamment l’idée qu’il provoque la misère de ses habitants. En réalité, la succession causale est plutôt inverse : c’est bien la misère qui provoque le squat ! Ce qui choque l’opinion, c’est sans doute que le squat est une manifestation visible de la misère, c’est la mise en lumière qu’il existe effectivement dans notre société des mécanismes de marginalisation, de déclassement, tellement puissants qu’ils peuvent amener à une misère profonde. L’insécurité que le squat révèle, c’est avant tout l’insécurité sociale croissante dans notre société. Cependant et concrètement, le squat est souvent un moyen de sortir de l’isolement lié à la misère. Bien sûr, cela s’organise à l’intérieur du squat, comme déjà évoqué, mais aussi avec son environnement. Ainsi, plusieurs travaux sur les squats montrent qu’ils sont généralement des lieux qui permettent aux occupants de nouer des contacts positifs avec certains habitants du voisinage, favorisant l’intégration sociale des squatteurs4.

Par ailleurs, lorsqu’on évoque les squats, on suggère fréquemment qu’ils sont des lieux de trafics divers. Outre qu’il s’agit de stéréotypes qui ne s’appliquent pas forcément à tous les squats de manière uniforme (chaque communauté, chaque squat, a en effet une dynamique propre, des conventions collectives particulières, liée au fait que les populations des squats ne sont pas homogènes, qu’il y a des regroupements affinitaires qui s’organisent, etc.), il faut en la matière, se poser une nouvelle fois la question des causes profondes de l’existence éventuelle des trafics. Il est évident que des populations en situation d’extrême précarisation et notamment sujettes à la menace permanente d’une expulsion forcée du territoire national, sont incidemment poussées à trouver des moyens de subsistance leur permettant d’éviter au maximum le contrôle des institutions. Même dans le cas où des personnes résident légalement sur le territoire, il faut rappeler que vu que le niveau des aides sociales octroyées notamment par les CPAS est généralement insuffisant pour vivre dignement à Bruxelles, on pousse mécaniquement les allocataires à développer une activité pas forcément « légale » pour pouvoir vivre décemment. Il y a une forme étrange de rhétorique politique dans le fait de condamner ensuite l’existence de trafics dans les zones où les exclus s’organisent pour survivre. La réponse tient sans doute plus dans l’aide au développement d’une activité légale que dans la répression des activités jugées « illégales » : la grande majorité des exclus ne tombent pas dans l’illégalité par choix !

Enfin, un grand classique est la question des violences à l’intérieur des squats. Lors de mes études de terrain, j’ai assisté à des tensions très vives autour de la question de la nourriture. J’ai pu constater que si, effectivement, ces tensions pouvaient provoquer une certaine violence verbale entre deux individus, il arrivait très rapidement des occupants pour s’interposer et calmer les tensions. Car au sein d’un squat, tous sont conscients du caractère précaire de l’occupation : nul n’ignore qu’une violence qui dégénère peut aboutir finalement à l’expulsion de tous les occupants. Il y a là une contrainte régulatrice des comportements extrêmement efficace5 ! Par contre, j’ai aussi assisté à des mécanismes de décision collective entre des groupes ayant des conceptions opposées du rôle même du squat passant par des négociations entre les groupes s’opérant dans un cadre extrêmement respectueux, chacun ménageant volontairement l’autre pour tenter d’esquisser une solution de consensus. On peut difficilement ramener ce processus de décision à un cadre « anarchique » au sens où l’entend M. Kir.

Un point particulier et récurrent sur les squats et les occupations est la question des viols. Cela relève d’un fantasme très répandu marqué généralement par un racisme de classe important et qui connaît notamment une déclinaison célèbre avec les fameuses « tournantes » qui auraient eu lieu dans les caves des cités françaises. En la matière, il faut noter que d’une part, il n’y a à ma connaissance aucune étude objectivant que ces crimes soient particulièrement commis dans les squats et que d’autre part, il existe bien des indications que le fait d’être à la rue (ce qui attendrait quand même une partie des ex-occupantes) constitue par contre un facteur de risque important6.

En sanctionnant globalement des faits – à ce jour pas encore démontrés – de quelques individus par une expulsion de tous les squatteurs, on contribue à véhiculer l’idée que les habitants des squats seraient particulièrement violents, particulièrement misogynes, naturellement tentés par la délinquance. En d’autres termes, on légitime l’idée que les squatteurs ne sont pas « comme nous », qu’ils ont « voulu » leur situation et qu’ils sont des individus déviants et donc légitimement stigmatisables. Ainsi, on en vient à mettre à mal le principe fondamental d’égalité des humains, principe dont on peut se demander à la lecture des déclarations autour de cette expulsion, s’il veut encore dire quelque chose pour certains édiles socialistes bruxellois.

Il est en tout cas particulièrement dommageable pour le débat démocratique sur la question des squats que des personnalités politiques7 fondent leur décision sur des discours charriant un flot très important de fantasmes, de représentations collectives autour de ces lieux qui diffusent très largement dans l’opinion et empêchent de les considérer pour ce qu’ils sont. En recourant à de tels arguments, on s’attirera peut-être la sympathie d’une certaine frange de l’opinion publique, ces fantasmes étant « dans l’air du temps ». Le problème est que gouverner sur base de représentations et non en se fondant sur des arguments rationnels et empiriquement fondés, en n’interrogeant pas les prénotions du sens commun, les angoisses socialement construites et inculquées, c’est aussi, inévitablement, donner prise à ces fantasmes, augmenter encore leur diffusion… Et se condamner à sans cesse apporter la même réponse répressive parfaitement inefficace pour résoudre les problèmes sociaux sous-jacents à l’ouverture d’un squat, dans une escalade progressive qui contribue à délégitimer l’action publique.

Notes

  1. R. Maes, La négociation des habitudes alimentaires et les rapports de domination au sein des squats, contribution à la conférence de l’AFS, Nantes, septembre 2013.
  2. Florence Bouillon et Pascale Dietrich-Ragon, « Derrière les façades. Ethnographies de squats parisiens », Ethnologie française 3/2012 (Vol. 42), p. 429-440.
  3. Voir aussi Pascale Dietrich, Le logement intolérable. Habitants et pouvoirs publics face à l’insalubrité, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Le lien social », 2011.
  4. F. Bouillon et P. Dietrich-Ragon, op. cit.
  5. Pour une discussion plus subtile, voir Florence Bouillon, Les mondes du squat. Anthropologie d’un habitat précaire, Paris, PUF, 2009, notamment p. 31 sur un squat marseillais.
  6. John T. Kelly, Trauma : with the example of San Francisco’s Shelter Programs. In Phillip W. Brickner et al. (ed.), Health Care of Homeless People. New York, Springer, 1975, pp. 77-91.
  7. Je me dois de relever la similitude entre le discours du bourgmestre Kir et celle d’un commissaire de police interrogé par Isabelle Coutant dans son livre Politiques du squat. Scènes de la vie d’un quartier populaire (Paris, La Dispute, 2000).

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