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Retour sur l’hybride sexy

Il y a de cela quelques mois, je publiais ici un billet intitulé l’homme-machine, hybride sexy. Suite à un commentaire de Christophe Mincke1 il me semble utile d’en revenir à mon hybride sexy; pour en affûter la description.

La première question que je voudrais aborder est celle de l’existence d’un canon, d’un modèle existant préalablement et imposé, provoquant l’entreprise de formatage du corps que j’ai brièvement décrite. Christophe Mincke écrit en effet :

Je me demande aussi si le corps est soumis à un formatage – ce qui suppose un modèle préexistant – ou si l’impératif n’est pas, plus largement, celui d’un projet corporel. L’important est de participer à un projet corporel, qu’il s’agisse de musculation, de changement de sexe ou d’esthétisation du corps (tatouages, piercings et autres transformations). Finalement, le corps n’est plus une réalité, il est un message qu’il faut formuler. Dans ce cadre, le formatage précis importe moins que la création du signe adéquat aux circonstances.

Il me semble que le mécanisme de formatage s’applique par rapport à un modèle évolutif. Il s’agit pour moi d’un mécanisme de normalisation – au sens de Michel Foucault : c’est-à-dire de formatage par rapport à une norme qui émerge par des effets d’accumulation statistique et par des mécanismes de rapports de force liés aux luttes de classements, qui définissent les critères de la distinction et donc de la reconnaissance par un groupe social déterminé. Il existe dans cette approche un canon préexistant (il y a initialement « normation ») – qui est quelque part l’objectif initial à atteindre – mais la mise en route du projet d’adaptation à ce modèle provoque son évolution2, intervient alors ce que Foucault nomme le « remplissage stratégique » : il s’agit alors, en dépassant dans l’action l’intention initiale, de repousser sans cesse les limites, de remodeler sans cesse le corps, effectivement quitte à l’excès3.

Genèse d’un corps-projet et identité marchandisée

Mais Christophe Mincke a raison de pointer qu’une telle définition, si elle peut facilement s’appliquer à la musculation, cadre moins avec « l’esthétisation du corps » et le changement de sexe. Je dois avouer avoir quelques difficultés avec la notion d’esthétisation du corps, qui recouvre une large variété de modifications corporelles : entre le piercing et l’éclaircissement de la peau, il faut percevoir des intentionnalités fort différentes – dans le premier cas, le « choix » d’une certaine « marginalité » revendiquée, et dans le second le désir de « gommer » un stigmate4. Regrouper sous un même terme ces deux types d’optiques sur la transformation du corps me semble dès lors souvent peu opportun – je rejoins par là l’introduction de la fameuse communication de Marcel Mauss à la Société de Psychologie du 17 mai 1934 au cours de laquelle il insiste sur le pluriel des « techniques du corps » et plaide pour une démarche empirique et inductive dans l’étude de ces techniques.

La question sous-jacente de cette multiplicité nécessaire est fréquemment le signe d’appartenance et le stigmate. La sociologie de la déviance, depuis Outsiders de Becker, n’a cessé d’étudier les mécanismes de constitution des groupes déviants, théorisant les phénomènes d’adhésion aux « sub-cultures » – comme la sociologie et l’anthropologie bien-pensantes, c’est-à-dire s’inscrivant en plein ou en creux dans un projet d’orthopédie sociale, ont coutume de les appeler5. Dans ces études, dérivant d’une approche inspirée de Blummer et de l’interactionnisme symbolique, l’emphase est fréquemment mise sur l’attribut commun du groupe « déviant », qui devient symbole d’une appartenance par les relations du groupe au reste de la société. En regard, la sociologie de Goffman permet d’appréhender comment le même attribut peut devenir stigmate, c’est-à-dire une marque qui disqualifie a priori l’individu dans les relations sociales. Le corps comme signe revient à poser la question du jeu possible sur les attributs en fonction des contextes.

On voit émerger deux approches, celle qui part du groupe anormal et celle qui part du « reste du monde », et on perçoit que s’imposent dans le débat les grandes tensions qui ne manquent pas de surgir tant en sociologie empirique qu’en anthropologie autour du « point de vue émique », c’est-à-dire du point de vue de « l’acteur lui-même » : peut-on vraiment percevoir la réalité du groupe déviant ou après tout, ne s’agit-il pas systématiquement d’une reconstruction ? De même, faut-il alors renoncer à toute approche de terrain, sous le prétexte qu’une telle perception serait impossible ? La difficulté alors posée est la question de l’autonomie des acteurs : sont-ils réellement en mesure de jouer avec les attributs, de composer une façade personnelle pour reprendre un vocabulaire goffmanien ?

Sans nier l’intérêt profond de ce débat, je pense que ce questionnement inexorable dans une approche « microsociologique », devrait être remis en perspective de l’émergence d’une « nouvelle forme de capitalisme », correspondant à ce fameux « troisième âge » que Deleuze identifie. Ce qui caractérise le capitalisme actuel, c’est son besoin frénétique, pour continuer à fonctionner, de créer de nouveaux marchés6. L’un des mécanismes de cette création est de s’appuyer sur les « groupes déviants » pour créer des identités marchandisables, c’est-à-dire un ensemble de codes que le marché peut gouverner7. Il s’agit de définir, de construire ou de récupérer, une série d’attributs qui permettent de marquer une appartenance mais qui, en même temps, finissent, parce qu’après tout ils participent du marché global, par être socialement acceptables. J’aurais tendance à insister ici : c’est l’attribut qui peut être socialement accepté, la « déviance » y associée ne l’est pas forcément8. L’idée est donc de transformer « l’attribut discréditant » en pierre angulaire d’habitudes de consommation. On voit alors comment peut s’opérer une multiplication des canons (définis par un double processus de normation et de normalisation) : « le plaisir est à nous, y’en a pour tous les goûts ; ça va pas être facile de trouver son style. » On perçoit également que la question de l’autonomie des « acteurs » dans le formatage de leur corps doit être reposée à l’aune de la production par le marché des habitudes de consommation.

Les cadres qui suent leur peur

Pour en revenir à la question de la musculation, qui s’apparente donc dans ma lecture à un phénomène spécifique, il me semble essentiel de replacer le projet qu’elle sous-entend dans les conditions matérielles d’existence de ceux (et celles) qui le portent, puisque celles-ci déterminent profondément tant le « canon initial » (Arnold Schwarzenegger ou Tobey Maguire) que l’évolution de ce projet.

Trêve de théorie, donc, jetons-nous des nimbes pour nous précipiter dans la salle de sport d’un quartier bruxellois huppé proche des institutions européennes, et observons les cadres moites de transpiration dans leur salle de sport, formatant leur physique en tirant sur des poulies, arrachant des poids de fonte à la gravité, entrechoquant des barres d’acier pour tendre leurs biceps, entraînant des maillons dans une course folle sur les crampons d’une roue métallique. Le rythme saccadé d’une basse, « doum doum » étouffé de la musique électronique assourdissante qui inonde la salle rythme les respirations, impose la succession des mouvements exécutés en séquences de dix ou de quinze.

Pourquoi sont-ils là ? Posons-leur la question9. « Je me défoule » nous dit John, cadre d’une banque d’affaire, « je m’explose. » Il s’explose ? « Je ne pense plus, je me laisse aller. » Il n’est qu’un muscle, il lâche prise dans l’enchaînement d’exercices. « Et le mieux, nous assure-t-il finalement, c’est que le temps que je passe ici me permet de rester en forme, dans la course, au boulot. »

Dans la course folle à la lutte des places du cadre hypermoderne, décrite par Vincent de Gaulejac10, le « sport en salle » est tout à la fois un moyen d’entretenir son corps pour qu’il continue à supporter la pression et, l’espace d’un instant, de se déconnecter de cette pression.

Mais voilà un autre cadre, plus jeune, la transpiration dégoulinant de ses cheveux blonds coupés en brosse. Michael – c’est son prénom – nous explique qu’il regarde les autres : « moi j’aime aussi voir les autres, pour comparer où j’en suis, pour évaluer mon niveau. » Michael nous assène sur le ton de l’évidence « ici, c’est aussi la compétition. Ça n’arrête jamais. » La pression est donc toujours là, la concurrence est permanente. Un regard furtif sur le voisin de gauche pour estimer la masse qu’il soulève, tandis que l’on observe du coin de l’œil le voisin de droite sur l’appareil de cardio – comment fait-il pour tenir à ce rythme ?

Le formatage du corps est méticuleusement contrôlé : Michael utilise son ipod, doté d’une app spécifique pour suivre ses progrès. Même le dimanche matin, lorsqu’il va courir, il enregistre son rythme. Le but est de s’améliorer, d’atteindre « des objectifs clairs dans des délais prévus ». Le challenge est de prévoir une évolution et de s’y tenir précisément : formater ses habitudes pour répondre à l’objectif. « Si je suis capable de me maîtriser moi-même, alors je peux maîtriser dans mon job. »

C’est leur peur de lâcher prise dans la lutte des places que les cadres qui s’épuisent sur les machines suent par tous les pores de leur peau.

Et puis arrive Anton. Un jeune loup, lui aussi, travaillant pour un gros lobby industriel. Anton ressemble aux deux autres, mais il arbore un tatouage sur son biceps dénudé : une série de traces sombres, qui forment une sorte d’image kaléidoscopique. A chaque mouvement de poulie, cette image imprimée sur sa peau semble s’animer. Anton s’est fait tatouer récemment, il y a quelques mois.

« J’ai voulu faire quelque chose pour moi. Quelque chose qui m’appartienne. » Ce tatouage, c’est une réappropriation de son propre corps. Mais il précise : « avec la chemise-veston du travail, de toute façon, personne ne voit. » Dans la description qu’il en donne, cette figure tracée sur sa peau est presque un symbole de subversion : il est différent, il a pris ses distances avec le modèle promu dans son job, mais personne ne le sait.

Le tatouage d’Anton, c’est un peu comme la première greffe de métal dans le corps de Tetsuo : le tatouage va-t-il se répandre pour prendre le contrôle sur l’hybride sexy ?

Retourner dans la salle de sport

Il me semble que ce bref exemple justifie largement l’intérêt de pénétrer dans une salle de sport pour étudier la question de la mise en projet des corps afin d’appréhender la genèse de ce projet comme le cadre général dans lequel il s’inscrit. On découvrira alors une multitude de projets différents, une myriade de pratiques… Et on pourra ce faisant appréhender ce qui forme la tessiture du modèle de « l’hybride sexy ».

La salle de sport, c’est un lieu de consommation particulier : on y achète pour l’essentiel du temps d’utilisation de machines. Cela pourrait quelque part sembler idiot, puisque des méthodes sans machines existent. Cependant, les clients des salles pointent tous l’efficacité de ces machines pour obtenir « plus rapidement » les résultats escomptés. Mais au-delà de cette explication technique, la majorité d’entre eux finissent par mettre en évidence le fait que « le cadre impose la volonté » : la salle est tout à la fois un lieu de concurrence (où chacun compare ses performances à l’autre) et un lieu de communion – tous participent d’un même projet « d’amélioration » des performances. On perçoit alors le fil par lequel on peut « remonter » de la salle vers un modèle plus général…

La salle de sport du cadre « hypermoderne » doit cependant nécessairement être confrontée à d’autres lieux, d’autres réalités. Surtout, le tatouage d’Anton doit inciter à chercher, dans chacune de ces réalités, où se situent les « limites » et quelles sont les stratégies de subversion qui permettent de les contrer : en fait, il s’agit d’appréhender dans quelle mesure les hybrides sexy peuvent (se) jouer de leur caractère hybride…

Notes

  1. Je le remercie d’ailleurs au passage énormément pour sa contribution.
  2. On retrouve la description du « projet » au cœur de la Cité par projets de Boltanski et Chiapello – cfr.  le Nouvel Esprit capitaliste (Gallimard, Paris, 1999).
  3. Comme le note Christophe Mincke, on se rapproche du Culte de la Performance de Alain Ehrenberg (Calman-Lévy, Paris, 1991) et de son approche de la dépression notamment dans L’individu incertain (Calman-Lévy, Paris, 1995).
  4. Voir Juliette Sméralda, « L’esthétisation comme mode d’effacement du stigmate. Le double tyrannique : l’esthétique de la désidentification dans les phénomènes de défrisage et d’éclaircissement de la peau », in Socio logiques, livre électronique, éditions Publibook université, 2011.
  5. Je fais partie de ceux qui ne supportent pas le terme de « sub-culture » par le jugement de valeur qu’il pose. « Il n’y a jamais de mots neutres pour parler du monde social. C’est toujours injure ou euphémisme et le mot n’a jamais le même sens, cela dépend de qui le prononce. » (P. Bourdieu, « Le paradoxe du sociologue », in Sociologie et sociétés, vol. 11, n° 1, 1979, p. 92)
  6. S’il y a un élément à garder de la théorie critique de la valeur, c’est sans doute celui-là.
  7. Dans ce cas, le terme de sub-culture me semble plus pertinent.
  8. Ce n’est pas parce que la mode a été aux accoutrements « tektonik », censément références explicites à l’homosexualité (Delphine Aunis, « Cyril et Alexandre, les « pères » de la tecktonik », in Têtu, avril 2008, n°132, p. 124.), que l’homosexualité semble aujourd’hui mieux acceptée en France.
  9. Les quelques miettes d’interviews présentées ici constituent des bribes d’entretiens recueillis dans le cadre d’une étude préliminaire à un projet de recherche mené dans le contexte de l’Unité de Psychologie des Organisations (UPO) de l’ULB.
  10. Voir Vincent de Gaulejac & Isabelle Taboada Léonetti, La lutte des places, Paris, Desclée de Brouwer, 1994 ; Vincent de Gaulejac, la Société malade de la Gestion, Paris, le Seuil, 2005.

One Comment

  1. Merci de répondre à ma réponse et de me remercier pour cette dernière. Je voudrais juste ajouter l’une ou l’autre précision.
    En premier lieu, le corps-projet ne me semble aucunement exclusif d’autres démarches. Je n’exclus donc aucunement que des logiques concurrentes y répondent ou s’y opposent. Je sais que tu en es conscient, Renaud, mais je voulais le dire ici clairement.
    En deuxième lieu, je pense avec toi qu’il faut étudier empiriquement les différentes pratiques de modification corporelle pour déceler ce que chacune a de particulier. Cela n’empêche nullement, me semble-t-il, d’émettre des hypothèses quant à des traits communs et à des évolutions qui se feraient jour. Il me semble ainsi que le tatouage, s’il fut signe d’appartenance à des groupes marginaux a largement changé de signification. S’il fut longtemps un marqueur d’appartenance, il me semble, maintenant qu’il s’est très largement banalisé, relever d’une appropriation individuelle du corps. Intéressante à ce sujet est la récupération de ce qu’on appelle les « motifs tribaux » qui n’indiquent plus aucune appartenance tribale, bien entendu, mais « font joli » sur un mollet ou un biceps. Il n’y a à mon sens plus de modèle préétabli au sens où existerait une prédéfinition sociale de ce qu’il convient de porter. Les trois points du « mort aux vaches » faits en prison, le glaive des paras indiquaient une appropriation du corps par le groupe au travers d’un marquage commun, le motif tribal relève du tuning, du « Jordan à bord » sur la lunette arrière de la SEAT Ibiza ou de l’adoption de codes vestimentaires décalés (comme tout le monde).
    Que cette « particularisation » soit banale et ressemble à toutes les autres n’indique, me semble-t-il qu’un comportement moutonnier, un manque d’imagination ou une prégnance des schémas esthétiques mille fois ressassés, bien davantage qu’une imposition d’un modèle unique. En effet, sur le catalogue des options esthétiques, les choix sont nombreux et tous aussi « respectables » en ce qu’ils sont censés indiquer le libre choix individuel. Hipster, néo-punk, tribal piercé, gothique ou fan de techno gominé, nous sommes face à des choix d’avatars, bien davantage qu’à des impositions normatives. Un bon père de famille part travailler en cravate.
    Pour ne prendre qu’un exemple, en revoyant récemment « Les maisons de la misère » de Henri Stork, je fus frappé d’une séquence où l’on voit un huissier se « déguiser en ouvrier » pour se faire ouvrir une porte. Pour ce faire, il remplace son feutre par une casquette. Voilà un signe qui marque l’appartenance à un groupe social (une incorporation au sens de Foucault) et non un projet esthétique, nécessairement syncrétique, même s’il ne l’est qu’à la marge.
    C’est en ce sens que je vois l’avènement d’un corps-signe, non plus d’une incorporation, mais bien d’un projet individuel, celui-ci fût-il semblable à des millions d’autres.

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