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Ouvrir l’université…

NB : Ce billet vise à répondre à un collègue (et néanmoins ami) qui m’a demandé de publier ce morceau de discours du 25 octobre 2012 (tenu dans le cadre du Colloque « Ouvrir l’Université »).

Mesdames, Messieurs,

Je souhaiterais, si vous me le permettez, m’autoriser quelques instants de totale liberté de parole. Durant les quelques minutes qui viennent, je m’exprimerai donc dans une perspective militante, usant de mon libre examen pour discourir non moins librement.

Lorsque nous avons lancé ce projet de colloque, nous nous attendions à accueillir des foules ! Nous avons communiqué tous azimuts et avons assuré une visibilité importante à cette activité.

Cependant, force est de constater que si la qualité est bien évidemment au rendez-vous – et vos contributions furent précieuses, la quantité l’est un peu moins.

Ce n’est pas anecdotique.

Il s’agit d’un symptôme patent d’un mal plus profond : la question de l’ouverture de l’université, de plus en plus d’acteurs du social comme de l’enseignement ne s’en préoccupent tout simplement plus.

Comment expliquer cette désaffection ? Par un double renoncement.

Le premier renoncement concerne directement les acteurs de l’enseignement. Le sous-financement de l’enseignement supérieur et en particulier de l’enseignement universitaire, maintes fois rappelé aujourd’hui, a des effets bien concrets.
Les auditoires sont de plus en plus bondés et les montagnes de copies à corriger de plus en plus hautes. Les moyens ne suivent pas l’explosion du nombre d’étudiants.

Et certains d’entre les professeurs et chercheurs finissent par capituler. Par renoncer à l’ouverture de l’université, par appeler à des examens d’entrée et autres filtres pour espérer retrouver des conditions de travail décentes. D’autres – et parfois il s’agit des mêmes – espèrent trouver les fonds qui font cruellement défaut en augmentant les frais d’inscription, oubliant parfaitement tous les effets pervers d’une telle augmentation, décrits tout à l’heure par le Professeur Jean-Luc De Meulemeester.

Comme l’a explicité le Président de l’ULB, Alain Delchambre, lors de son allocution d’ouverture, en conséquence de la dégradation des conditions d’étude, les premières années servent de plus en plus de filtre social. Et comme ceci se sait, de plus en plus d’enseignants du secondaire confrontés aux publics précarisés n’envisagent pas d’envoyer leurs élèves à l’université. Il faut dire à leur décharge que les inégalités de niveau dans le secondaire rappelées ce matin par Eric Bruggeman et Chantal Massaer, signifient concrètement que si les élèves des établissements huppés sont presque trop bien préparés à l’accès au supérieur, ceux qui n’ont pas eu la chance de fréquenter ces écoles d’élite réservées à l’élite ne pourront tout simplement jamais réussir une première bachelier.
Le second renoncement concerne les acteurs du système assistantiel et assuranciel. Face à l’ampleur des besoins, et en particulier à Bruxelles, la situation d’un étudiant du supérieur paraît privilégiée. Ainsi, on ne compte plus les discours de présidents de CPAS expliquant que ce n’est pas le rôle des centres d’aider les étudiants – quand bien même cette mission leur est fixée par le cadre légal.

Les politiques d’insertion socioprofessionnelle font la part belle à des formations courtes, censées répondre aux besoins immédiats du marché. Ces formations sont évidemment aussi vite périmées qu’elles sont créées, et ne permettent pas une insertion socioprofessionnelle durable. L’exigence de résultats immédiats en matière de réduction du chômage va de pair avec l’abandon de toute politique ambitieuse visant à augmenter le niveau de qualification des travailleurs.

Ce double renoncement contribue chaque jour un peu plus à légitimer les inégalités croissantes entre classes sociales. Mais aussi, et c’est lié, à pousser les jeunes issus des milieux populaires au désespoir. Les émeutes de Londres et la répression policière qui s’en est suivie constituent-elles vraiment un exemple à suivre ?

Nous ne pouvons nous résoudre à cautionner ce renoncement mortifère.

Et pour le contrer, il est grand temps d’agir. D’enfin donner les moyens à l’enseignement et singulièrement à l’université pour mettre en place la pédagogie rationnelle chère à Bourdieu et rappelée ce matin par le Vice-Recteur Philippe Emplit, cette pédagogie qui contribue activement à la réduction des inégalités.

Cependant, pour reprendre la formule de François Fecteau, un chercheur de l’ULB fraîchement arrivé du Québec, il ne suffit pas de contrer le sous-financement, il faut aussi lutter contre le malfinancement. Lorsque j’évoque le refinancement de l’enseignement supérieur, j’évoque l’utilisation de fonds publics, bien sûr. Les fondations, chaires et donations d’alumni ne sont en aucun cas des sources de fonds pérennes et pire encore, ces ressources sont autant de cadeaux empoisonnés qui dénaturent l’institution en formatant la recherche et l’enseignement selon les humeurs des bailleurs de fonds.

J’évoque aussi, bien sûr, des investissements publics qui ne visent pas à créer des filières en adéquation avec les prétendus besoins des employeurs – besoins que les patrons sont d’ailleurs bien incapables de définir, comme les travaux de recherche que j’ai menés avec le Prof. Michel Sylin l’ont d’ailleurs bien montré. A ce sujet, la pertinence des masters en alternance voulus par le Ministre de l’Enseignement supérieur me semble toujours à démontrer.

Promouvoir une pédagogie rationnelle pour contrer les mécanismes de relégation, c’est aussi lutter contre les discours méritocratiques qui procèdent d’une double fumisterie : celle du talent et celle de l’effort. La conjonction de ces deux figures mythiques – l’effort et le talent – trouve un parfait écho dans la croyance socialement inculquée qui veut que « quand on veut, on peut » – formule qui justifie à elle seule le maintien des inégalités de classes.

Tout le système scolaire, parce qu’il affiche une « égalité formelle » dans le traitement d’étudiants inégalement préparés par leur culture familiale à assimiler un message pédagogique est fait pour persuader l’élève que son échec est lié à ses capacités intrinsèques (dont celle de fournir l’effort nécessaire à la réussite), qu’il ne mérite pas de réussir. Par ce mécanisme insidieux, le système permet d’endoctriner les élèves des milieux populaires et de leur faire croire qu’ils sont incapables de réussir.
Il faut briser cette mécanique : et pour cela, il ne peut être question de demi-mesures. Le décret inscription a ouvert une brèche : il faut aller plus loin et briser les tabous qui font de notre système scolaire l’un des plus inégalitaires au monde.

Il s’agit, en définitive, d’opter dès maintenant, de la maternelle au doctorat, pour un enseignement public, ouvert et de qualité, seul à même de répondre aux besoins collectifs, seul à même de garantir l’égalité.

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