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Le travail comme perte de soi-même

En ce premier mai, alors que les conservateurs « fêtent » le travail, dans la grande tradition (lancée par Pétain en 1941) de la « fête du travail et de la concorde sociale », rares sont les militant-e-s de gauche qui se souviennent du sens de la commémoration du premier mai, à savoir la tragédie de Haymarket et les procès iniques qui s’ensuivirent1. Mais ce n’est pas le seul aspect qui s’efface des mémoires sous la pression de l’idéologie dominante, caractérisée par une reconstruction de l’histoire célébrant le leadership de quelques « grands hommes » et détruisant le souvenir des luttes – voire, condamnant ex-post tous les mouvements révolutionnaires sous le prétexte de leur « violence » : l’une des questions les plus fondamentales pour les travailleurs est celle que nul, dans les tribunes officielles, n’osera encore poser, à savoir pourquoi travailler ? Tous se contenteront de s’engager pour la création d’emplois, éventuellement pour la réduction de la taxation sur le travail, l’aménagement du temps de travail… Mais sans poser la question de la finalité du travail, comme si cette question était parfaitement résolue : il faut travailler car le travail « c’est important ».

D’aucuns imputent à Marx la célébration du « travail » au sens courant, utilisant le truchement de l’association de termes et la méconnaissance croissante de ses écrits pour en faire une sorte de défenseur de « la valeur travail » telle que la concevait le maréchal sénile dirigeant le gouvernement de Vichy. Ce crime contre la pensée marxiste est d’autant plus facile à perpétrer que le Stalinisme a proposé avec le « surhomme » Alexey Stakhanov2 un modèle de travailleur qui était tellement en phase avec la conception tayloriste du travail qu’il fit la une du magazine Time du 16 décembre 1935. Or, à l’opposée de cette célébration béate, si Marx pense le travail, c’est pour le libérer ! Pour Marx, le travail est aliéné par le système capitaliste et le travailleur est obligé de se vendre – on pourrait même dire à la manière de Lukacz, se prostituer – aux classes dominantes.

Dans ses conférences bruxelloises de 1847, publiées sous le titre Travail salarié et capital3, il expose d’une manière limpide les mécanismes de « marchandisation du travail » qui font que le travail devient extérieur à la vie du travailleur :

La manifestation de la force de travail, le travail, est l’activité vitale propre à l’ouvrier, sa façon à lui de manifester sa vie. Et c’est cette activité vitale qu’il vend à un tiers pour s’assurer les moyens de subsistance nécessaires. Son activité vitale n’est donc pour lui qu’un moyen de pouvoir exister. Il travaille pour vivre. Pour lui-même, le travail n’est pas une partie de sa vie, il est plutôt un sacrifice de sa vie. C’est une marchandise qu’il a adjugée à un tiers. C’est pourquoi le produit de son activité n’est pas non plus le but de son activité. Ce qu’il produit pour lui-même, ce n’est pas la soie qu’il tisse, ce n’est pas l’or qu’il extrait du puits, ce n’est pas le palais qu’il bâtit. Ce qu’il produit pour lui-même, c’est le salaire, et la soie, l’or, le palais se réduisent pour lui à une quantité déterminée de moyens de subsistance, peut-être à un tricot de coton, à de la menue monnaie et à un logement dans une cave. Et l’ouvrier qui, douze heures durant, tisse, file, perce, tour­ne, bâtit, manie la pelle, taille la pierre, la transporte, etc., regarde-t-il ces douze heures de tissage, de filage, de perçage, de travail au tour ou de maçonne­rie, de maniement de la pelle ou de taille de la pierre comme une manifestation de sa vie, comme sa vie ? Bien au contraire. La vie commence pour lui où cesse l’activité, à table, à l’auberge, au lit. Par contre, les douze heures de travail n’ont nullement pour lui le sens de tisser, de filer, de percer, etc., mais celui de gagner ce qui lui permet d’aller à table, à l’auberge, au lit. (…)

L’ouvrier (…) se vend lui-même, et cela morceau par morceau. Il vend aux enchères 8, 10, 12, 15 heures de sa vie, jour après jour, aux plus offrants, aux possesseurs des matières premières, des instruments de travail et des moyens de subsistance, c’est-à-dire aux capitalistes. L’ouvrier n’appartient ni à un propriétaire ni à la terre, mais 8, 10, 12, 15 heures de sa vie quotidienne appartiennent à celui qui les achète. L’ouvrier quitte le capitaliste auquel il se loue aussi souvent qu’il veut, et le capitaliste le congédie aussi souvent qu’il le croit bon, dès qu’il n’en tire aucun profit ou qu’il n’y trouve plus le profit escompté. Mais l’ouvrier dont la seule ressource est la vente de sa force de travail ne peut quitter la classe tout entière des acheteurs, c’est-à-dire la classe capitaliste, sans renoncer à l’existence. Il n’appartient pas à tel ou tel employeur, mais à la classe capitaliste, et c’est à lui à y trouver son homme, c’est-à-dire à trouver un acheteur dans cette classe bourgeoise.

Le travail dans la société capitaliste est aliéné. Il devient contrainte extérieure, subie par le travailleur qui ne peut s’y réaliser. Marx définit très clairement ce qu’il entend par « l’aliénation du travail » dans ses Manuscrits de 18444 :

Or, en quoi consiste l’aliénation du travail ?

D’abord, dans le fait que le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, celui-ci ne s’affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. En conséquence, l’ouvrier n’a le sentiment d’être auprès de lui-même qu’en dehors du travail et, dans le travail, il se sent en dehors de soi. Il est comme chez lui, quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il ne se sent pas chez lui. Son travail n’est donc pas volontaire, mais contraint, c’est du travail forcé. Il n’est donc pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. Le travail extérieur, le travail dans lequel l’homme s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification. Enfin, le caractère extérieur à l’ouvrier du travail apparaît dans le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas, que dans le travail l’ouvrier ne s’appartient pas lui-même, mais appartient à un autre. De même que, dans la religion, l’activité propre de l’imagination humaine, du cerveau humain et du cœur humain, agit sur l’individu indépendamment de lui, c’est-à-dire comme une activité étrangère divine ou diabolique, de même l’activité de l’ouvrier n’est pas son activité propre. Elle appartient à un autre, elle est la perte de soi-même.

Les modalités d’organisation du travail et l’ensemble du système de salariat transforment le « travail capitaliste » en un asservissement qui revient à « amputer » les travailleurs d’une partie d’eux-mêmes : le travailleur devient étranger à ses propres facultés qu’il « vend » pour survivre. On perçoit à la lecture de ces deux extraits5 qui se passent largement de commentaires vu leur clarté, toute l’inanité de croire que Marx célèbre le travail comme sacrifice nécessaire, comme contrainte indispensable.

Ceux qui aujourd’hui entendent célébrer la « valeur travail » en exigeant des travailleurs un dévouement total à leur besogne en échange de miettes de la richesse produite et en « prenant par le collier » les travailleurs sans emploi en vue de les « activer », ceux-là qui célèbrent les efforts réalisés pour « accueillir de nouveaux employeurs », ces VRP d’Etat chargés de « débaucher » des multinationales – devenant par là de vrais maquereaux du prolétariat – ne peuvent pas décemment se déclarer de tradition marxiste. Il est temps de dénoncer ces faussaires.

Notes

  1. http://en.wikipedia.org/wiki/Haymarket_affair
  2. La mise en scène des « exploits » du mineur Stakhanov est une manière de légitimer la politique industrielle voulue par les technocrates soviétiques : paysan transformé en ouvrier, travailleur manuel parfaitement éduqué, car formé par l’Académie industrielle – fleuron du système éducatif stalinien, Stakhanov incarne la norme vers laquelle tous les travailleurs doivent tendre et donc, l’outil qui va permettre de distinguer les anormaux. Voir Lewis Siegelbaum, Stakhanovism and the Politics of Productivity in the USSR, 1935-1941, Cambridge University Press, 1988.
  3. Voir http://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/12/km18471230-1.htm
  4. Disponibles ici : http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/manuscrits_1844/manuscrits_1844.html
  5. J’aurais pu multiplier les exemples encore et encore

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