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Ce qui se conçoit bien… (2)

Dans la première partie, nous avons évoqué les mécanismes de diffusion (et d’institution) du discours d’expert au travers des effets d’homologie, qui nécessite ce que j’appelle des « zones d’adhérence », c’est-à-dire la possibilité de recycler d’anciens mythes au travers d’un discours prétendument novateur.

Par exemple, le discours clair de la nouvelle gestion publique opère donc parce qu’il cause des ralliements conscients et inconscients, causés par son adéquation fondamentale avec la structure des rapports de domination qui lui préexiste. Mais s’il s’impose de la sorte, c’est qu’il est également paré d’une apparence de rationalité.

Formalisme et « naturalisation » du discours

Bien que forgé dans des concepts participant du « bon sens » et donc dans un forme d’arbitraire, le discours d’expert opère lorsqu’il se présente avec tous les atours de ce que Christian de Montlibert appelle, à la suite de Bourdieu, un « discours de vérité » 1. Le premier de ces atours est un formalisme le déguisant en « loi physique » du social.

Permettez-moi de prendre un exemple : celui de l’égalité des chances. L’égalité des chances, que l’on substitue à l’égalité de condition dans les partis politiques dominants à droite comme à gauche, est un concept dont l’import a été en grande partie causé par la diffusion de la vision contractualiste de la justice sociale due à John Rawls2. Je ne vais pas revenir ici longuement sur les théories rawlsiennes – il y aurait énormément de choses à en dire, notamment pour montrer à quel point Rawls dénature la notion de contrat social en conjuguant Locke et Rousseau, ou encore comment il conçoit un carcan moral à l’antithèse du libéralisme de John Stuart Mill dont il critique largement l’utilitarisme – je voudrais surtout mettre l’emphase sur ses deux principes de justice et en particulier sur le sous-principe de différence.

Rappelons donc ces deux principes :

(1) Premier principe – principe de liberté maximale. Chaque personne doit disposer de la liberté fondamentale la plus étendue possible compatible avec la même liberté pour tous.

(2a) Second principe : sous-principe d’égalité des chances. Les inégalités économiques et sociales doivent s’organiser dans un système où l’accès aux positions sociales et aux fonctions font l’objet d’une égalité des chances.

(2b) Second principe : sous-principe de différence. Les inégalités économiques et sociales ne sont acceptables que si elles profitent aux plus démunis.

L’ensemble de ces principes sont cités ici par « ordre lexicographique » : pour Rawls, le premier principe prévaut strictement sur le deuxième et le sous-principe d’égalité des chances prévaut strictement sur le sous-principe de différence.

Un examen léger de ces principes suffit à constater que leur ordonnancement se veut similaire à celui d’une axiomatique mathématique. Il est question de maximisation, d’optimisation sous contrainte. Le sous-principe de différence est d’ailleurs aussi appelé « Maximin ». En présentant cette théorie de la sorte, Rawls cultive l’illusion d’une forme mathématique capable de décrire un système social et, ce faisant, de l’existence de « lois naturelles » du social qui pourraient, à l’instar des lois physiques, êtres formalisées en équations plus ou moins complexes. On comprend immédiatement que la théorie de la justice de Rawls puisse plaire à une large frange d’économistes et de politiques obsédés par la prédictabilité (et surtout le contrôle) de l’évolution de la société !

Le fétichisme du formalisme mathématique s’explique par la croyance largement répandue que toutes les lois naturelles peuvent être écrites sous forme d’équations et que des lois de cet ordre gouvernent le monde social. L’usage de formes proches de ce formalisme permet aux experts de légitimer leurs conseils : contre la nature on ne peut pas lutter. Isabelle Stengers3 a parfaitement mis en évidence ce mécanisme, je ne vais pas m’appesantir sur ce sujet. Ce qu’il m’importe de souligner néanmoins, c’est qu’il y a bien évidemment là un outil puissant pour désamorcer les possibles résistances.

Mais la « naturalisation » du discours d’experts ne passe pas forcément par la forme mathématique : l’emprunt de termes relatifs à la « nature » (et aux sciences « de la nature ») qu’opèrent fréquemment les experts est également un outil efficace. Ainsi, on parlera du « gel » du financement, du « réchauffement » des relations entre partenaires sociaux, de « l’avalanche » de mauvais résultats boursiers, du « paysage » de l’enseignement. L’effet est plus fort encore lorsque des concepts issus de théories physiques sont immédiatement importés pour légitimer des théories traitant de questions sociales – ce que Pierre Bourdieu appelle « l’effet Montesquieu » 4. On discutera ainsi la résilience scolaire ou encore de l’hystérèse du chômage.

La fulgurance de l’enchaînement ou l’art de l’oscillation

Je voudrais à ce stade revenir sur une caractéristique du discours « clair » des experts. Il est en effet évident qu’un terme comme « l’hystérèse » ne participe pas du langage commun : il paraît fort opaque, sommes toutes. Une caractéristique du discours d’experts est justement d’enchaîner en une même fulgurance des hypothèses déguisées en lieux communs exprimés dans un langage commun avec des considérations plus complexes exprimées dans un véritable jargon. Pour que cela ne choque pas, il faut développer un véritable art de l’oscillation. Ainsi, je me permets de vous citer un exemple dont je vous laisserai chercher la source – si cela vous amuse !

On en vient aux possibilités de refinancement. La première qui vient à l’esprit est évidemment une augmentation du financement de la Communauté Française. Nul n’ignore cependant les contraintes budgétaires auxquels celle-ci est confrontée. Par ailleurs, le caractère (presque) exclusivement public du financement de l’enseignement supérieur présente nombre d’inconvénients. Pour commencer, cela revient à financer, avec l’argent de l’ensemble des contribuables, les études des plus nantis. Ensuite, cela revient à financer les étudiants étrangers qui profitent de notre enseignement sans contribuer à son financement. C’est la problématique dite du « passager clandestin » ; dans les études paramédicales de type long (hautes écoles), les étudiants étrangers représentent 67% de la population étudiante.

On perçoit immédiatement l’effet subtil de l’enchaînement : « nul n’ignore les contraintes budgétaires », « cela revient à financer avec l’argent du contribuable, les études des plus nantis » – autant d’hypothèses déguisées en lieux communs, sur lesquelles vient s’enchâsser une phrase évoquant une « problématique » du « passager clandestin » (figure qui semble faire référence à un problème bien connu de la littérature scientifique) et l’illustrant de statistiques liées aux « études paramédicales de type long », dont on ne voit pas forcément ce qu’elles recouvrent, à moins d’être un initié du domaine.

L’oscillation a en effet une double visée de ralliement du grand public et du public des « avertis », ceux qui décodent le jargon sans pour autant en maîtriser toutes les subtilités. Communauté spécifique, ceux-là qui comprennent sans comprendre, sont une cible de prédilection de l’expert en quête d’alliés zélés. C’est toute cette armée de Messieurs Jourdain, qui citeront les passages difficiles du discours pour justifier les mesures « évidentes » des passages simplistes, que l’expert devenu précepteur s’empresse de convaincre. Mais cette cible est courtisée par nombre de ses collègues experts, et voilà que les experts ont tôt fait de s’empoigner, toujours sur le même ton, pour déterminer qui méritera les faveurs du bourgeois gentilhomme. On observera alors la dérisoire mise en spectacle des vanités qu’est le « combat de gladiateurs en chaire », forme de faux débat qui constitue dans les consciences universitaires l’un des imposés parmi les exercices scholastiques. Dans ce combat, le vainqueur sera celui qui ralliera une majorité du public par ses effets de manches, par ses répliques fulgurantes et son message « particulièrement clair. »

Notes

  1. C. de Montlibert, « La réforme universitaire : une affaire de mots. » in F. Schulteis, M. Roca I Escoda & P. Cousin (ed.) Le cauchemar de Humboldt. Les réformes de l’enseignement supérieur européen, Paris, Raisons d’Agir, 2008, pp. 27-46.
  2. J. Rawls (1971) A Theory of Justice, Harvard University Press.
  3. Voir par exemple I. Stengers (1997) Sciences et pouvoirs. Labor, Bruxelles – réédité par la Découverte en 2001.
  4. P. Bourdieu (1980) Le Nord et le Midi : Contribution à une analyse de l’effet Montesquieu, Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 35, n°35, pp. 21-25.

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