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Ce qui se conçoit bien… (1)

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément » – cette formule de Boileau, tirée de l’Art poétique (1674), est des plus populaires : résumant au travers d’une phrase décontextualisée l’injonction à la clarté, elle possède ce double avantage de légitimer le discours dominant et les mécanismes de domination dont il est vecteur. Pourquoi, en effet, une réalité complexe devrait-elle se décrire clairement ? Comment l’analyse d’un fait social pourrait-elle se résumer en mots « simples » sans tomber dans une caricature qui ampute les possibilités de compréhension voire dénature profondément le fait social qu’il s’agit d’analyser ?

Cette injonction à la clarté a comme corollaire celle de l’immédiateté, de la fulgurance dans la réplique : lors d’un débat, celui qui s’exprimera le plus vite et par quelques simplismes remportera la victoire. La rhétorique de la clarté ouvre la voie de toutes les simplifications abusives, de tous les raccourcis triviaux. Le rythme effréné des médias a formaté les discours politiques et ce faisant, poussé les « experts » à développer le même type de communication1. Et comme les experts sont ceux des scientifiques qui « montent », les effets de mode ayant été largement renforcés par les techniques d’évaluation – et donc de promotion – qui valorisent la quantité de textes produits, les chercheurs eux-mêmes en viennent à intégrer ces codes.

On trouve pourtant chez Judith Butler — qui justifie par là, la complexité du style de Trouble dans le genre — un excellent argument pour réfuter ces injonctions de communication

Je pense que la question du style nous mène sur un terrain difficile, que ce n’est pas un choix purement individuel ou qu’il suffirait de vouloir pour pouvoir le contrôler à notre guise (…) On peut certes s’essayer à des styles, mais on ne choisit pas vraiment ceux qu’on peut avoir. De plus, ni la grammaire ni le style ne sont neutres du point de vue politique. Lorsqu’on nous apprend les règles d’intelligibilité que doit suivre la langue, on nous fait entrer dans le langage normalisé où le prix à payer, lorsqu’on ne s’y conforme pas, c’est la perte de l’intelligibilité en tant que telle. Comme me le rappelle Luncida Cornell à la suite d’Adorno, le sens commun n’a rien de radical (…)
L’exigence de lucidité oublie les ruses qui permettraient de « voir clair ». Avital Ronell nous rappelle ce moment où Nixon a regardé la nation droit dans les yeux et dit : « Que les choses soient bien claires », avant de se mettre à mentir comme un arracheur de dents. Qu’est-ce qui circule sous le signe de la « clarté », et quel serait le prix à payer si l’on suspendait notre faculté de douter lorsqu’on nous annonce en grande pompe l’arrivée de la lucidité ? Qui décide des protocoles de « clarté » et quels intérêts servent-ils ? Qu’est-ce qui est forclos lorsqu’on persiste à définir la transparence comme le prérequis de toute communication à partir de critères locaux ? Qu’est-ce que la « transparence » laisse dans l’ombre2

Une transparence qui obombre la réalité

Lorsque l’on étudie l’évolution des politiques publiques, la question du langage « clair » devient un pivot de l’analyse de discours et des effets du discours. Par exemple, la rhétorique de la Nouvelle Gestion publique qui s’est imposée comme évidente, provoquant des effets de croyance similaires dans des champs pourtant fort éloignés, repose précisément sur des effets qui nient des réalités complexes. Il convient de s’arrêter quelques instants sur les modes de production de tels discours dont la portée performative est constatable quotidiennement dans toutes les institutions et « entreprises publiques » — comme il convient désormais d’appeler les services publics.

Bourdieu propose la thèse qu’un tel discours est produit en deux temps3 : il s’élabore d’abord dans un contexte précis, dans le cadre d’enjeux de domination spécifiques à ce contexte et généralement pour légitimer cette domination ; ensuite, dans un deuxième temps, par des effets de circulation de proche en proche causé par des appropriations et des remaniements qui sont le fruit d’agents qui y voient un moyen de légitimer leur position dans d’autres champs, il prend un sens généraliste, gagnant une cohérence transversale aux différents champs où il est importé — il devient sens commun. Pour qu’une telle circulation soit possible, il faut que des effets d’adhérence se produisent : l’utilisation de concepts polysémiques permettant le transfert « de proche en proche » est condition nécessaire de la circulation. En d’autres termes, le langage de l’évidence doit reposer sur des concepts suffisamment flous pour permettre cette circulation mais suffisamment établis pour causer les ralliements. Il s’agit donc d’un langage qui se veut novateur mais qui, pour pouvoir s’imposer, doit légitimer des rapports de domination pré-existants — ce qui lui permet de trouver une assise, de s’établir dans un champs donné par les remaniements qu’opèrent essentiellement des agents issus des factions dominantes et par l’appropriation par l’ensemble des factions, dominantes et dominées.

L’importation de proche en proche n’est dès lors permise que par des effets d’adhérences entre structures recyclant des mythes antérieurs permettant de légitimer la violence symbolique. Il n’y a rien d’étonnant au fait que la Théorie de la Justice de Rawls, hautement inspirée d’une éthique kantienne et supposant dès lors une forme de suprématie de la volonté individuelle sur les structures sociales, trouve « naturellement » un écho important dans les institutions d’enseignement et surtout dans les universités, qui ont fait de cette éthique un fondamental — devenu depuis lors impensé — de leur fonctionnement depuis le début du XIXème siècle et la diffusion du modèle universitaire allemand. On pourrait multiplier les exemples pour montrer que les thèses des pères du néolibéralisme, de Hayek à Friedman, ont également pu s’imposer parce qu’elles ne modifaient pas radicalement des mythologies bien ancrées — je me contenterai de vous renvoyer au célèbre cours de Foucault au Collège de France de l’année 1978-1979, Naissance de la biopolitique.

Un discours opérant et inopérable

La difficulté de ce discours qui veut faire neuf mais par essence recycle des mécanismes antérieurs à sa production est qu’il ne fait pas forcément sens dès lors que l’on s’intéresse à ses effets réels. C’est ce que résume Jean Foucart4 par la formule « des concepts flous découle un agir mou » — formule particulièrement applicable au travail social. Comment les travailleurs sociaux peuvent-ils à la fois concilier la réalité à laquelle ils sont confrontés, les missions qui sont confiées aux institutions qui les emploient notamment en termes de lutte contre la pauvreté et les discours dominants sur l’action sociale qui servent à légitimer les inégalités — renvoyant les usagers des CPAS à des « fainéants » qu’il s’agirait d’activer ? Il y a dans ces trois dimensions des antagonismes puissants qui brouillent complètement les cadres d’action.

Bien plus simplement, on voit immédiatement les effets aliénants des notions de la Nouvelle Gouvernance publique : par exemple, l’efficacité pose question : que peut donc signifier l’efficacité dans le travail social ? Le fait pour un travailleur de « traiter » le plus grand nombre de dossiers possibles ? Le fait d’apporter une réponse adéquate à chaque situation sur base d’une analyse approfondie ? Peu importe finalement l’option préférée, on voit mal comment on pourrait être « contre » l’efficacité car elle désigne ces deux réalités. Dès lors, le ralliement est inéluctable et le sens qui sera adopté est celui que choisissent ceux qui dominent dans le rapport de force : chef de service, secrétaire du CPAS, conseil de l’action sociale, président, etc.

La polysémie nécessaire des termes du langage « clair » de la Nouvelle Gestion Publique impose une inopérabilité des concepts et par là, contribue à détériorer complètement les auto-représentations, les représentations que les travailleurs ont d’eux-mêmes. Cela n’a rien d’étonnant de constater une augmentation dramatique des burn out et autres « maladies nerveuses » : privés de concepts opératoires permettant de se penser eux-mêmes, les travailleurs finissent par ne plus percevoir aucun sens à leur labeur pourtant sans cesse plus ardu et contrôlé. Leur ralliement — souvent inconscient — aux discours dominants qui prétendent que chacun doit être son propre entrepreneur et donc, d’une certaine manière, donner par lui-même sens à son travail, participent alors d’une double contrainte qui aboutit à l’épuisement.

La suite de ce texte est publiée ici.

  1. Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Liber-Raisons d’agir, 1996.
  2. Judith Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité. Paris, La Découverte, 2005, p. 21
  3. Pierre Bourdieu, « Sur le pouvoir symbolique » in Langage et pouvoir symbolique, Langage et pouvoir symbolique. Paris, Le Seuil, 2001, pp. 207-209
  4. Foucart, J. (2011) Intervention sociale et pensée floue. Contribution au colloque « L’Etat social dans tous ses états », Marseille, 8-9 décembre 2011.

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