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Billet de fin du monde

La peur de la fin du monde, l’angoisse ancestrale de la catastrophe ultime, frappe une nouvelle fois : le calendrier maya se terminerait supposément le 21 décembre 2012 et voilà qu’un vent de panique souffle. Les réseaux sociaux débordent de références diverses au cataclysme, les médias commentent depuis plusieurs mois l’hypothèse d’un impact de météorites mettant fin à la « vie (humaine) sur terre », proposent des reportages saisissants sur le business des abris anti-atomiques et autres dispositifs supposés permettre une survie post-apocalyptique… La NASA, débordée d’appels et de mails, a décidé de produire une vidéo intitulée Why the World Didn’t End Yesterday qui explique le principe d’un calendrier cyclique et conclut à l’inanité des prévisions de fin du monde basées sur une lecture erronée et anachronique du calendrier maya. Toute cette agitation semble donc dérisoire et les nombreux scientistes de par le monde scientifique de conclure par des commentaires cyniques rappelant la bêtise des masses : comme l’aurait dit Einstein1, « Only two things are infinite, the universe and human stupidity, and I’m not sure about the former. »

Une crainte contemporaine

Pour autant, cette vague de panique « irrationnelle » n’est pas sans intérêt en ce qu’elle questionne profondément le rôle même des chercheurs dans la « société » capitaliste globalisée dans laquelle nous (sur)vivons. D’après certains collègues2, l’intérêt pour les théories apocalyptiques serait en recrudescence et avec lui, la « doomsday phobia » atteindrait des sommets. Il convient immédiatement de préciser la validité de ce constat : d’une part, il ne me paraît pas valable sur des temps longs (la peur de la fin du monde ne me semble pas peu présente durant le Moyen-Âge), et d’autre part, les journaux de théologie américains comme The Biblical World ont publié plusieurs articles écrits après la première guerre mondiale et, plus tard, dans le contexte de la Grande Dépression, relatant une forte diffusion des théories de l’Ultime Catastrophe (et regrettant souvent l’antipatriotisme de ses prédicateurs3). Sans partir donc de l’hypothèse que cette peur soit un pur produit contemporain — ce qui serait absurde, la Bible décrivant à l’envi l’Apocalypse — ou même que son niveau actuel atteigne un seuil jamais atteint auparavant, je suggèrerais que la recrudescence diagnostiquée par d’aucuns est liée à un temps de crise sociale mondiale d’une rare violence. Dans ce contexte, il me semble pertinent de questionner plus profondément les raisons de l’adhésion à ces théories à l’heure où les experts sont plus que jamais de tous les plateaux télévisés.

Catastrophe annoncée et inaction politique

Il me paraît en effet que cette adhésion est pour partie fabriquée et résulte d’une conjonction de facteurs structurels. Bien sûr, on ressortira immédiatement la tarte à la crème qui veut que toutes les chaînes de télévision abreuvent l’audimat de films (souvent hollywoodiens) à connotation hautement eschatologique. Sans nier que ceux-là puissent effectivement influer sur l’opinion, trois éléments aux moins s’ajoutent à ce facteur par trop évident et concernent directement les « scientifiques ».

Le premier provient de la disjonction entre des prédictions de catastrophes et les (non-)solutions y apportées : les pires prédictions relatives au réchauffement climatique ont ainsi été exposées à longueur de journaux télévisés, tout comme l’incurie politique. De cette conjonction — modèles sans cesse plus dramatiques relatifs au réchauffement climatique et nolonté affichée des gouvernants — comment ne pas conclure que la fin du monde est annoncée ? Pour autant, il me semble que ceux-là même parmi les experts qui prédisent les pires maux pour la planète, bien qu’ils soient vifs à dénoncer l’inaction des politiques, persistent aussi à tenir à distance le citoyen en l’empêchant de réellement s’emparer du débat4. Je ne reviendrai pas ici sur le diagnostic déjà maintes fois posé notamment par Isabelle Stengers sur le rôle des experts, mais je veux souligner ici que dans le cadre du débat sur « l’avenir climatique », rares sont les chercheurs qui alimentent la réflexion du mouvement social plutôt que de jouer aux conseillers des princes — qui se refusent à agir.

Des experts déconnectés

Un second facteur provient de la disjonction entre commentaire autorisé et réalité vécue : la récente catastrophe nucléaire de Fukushima a également marqué les esprits par l’incapacité du politique à gérer cette crise, par les mensonges et demi-vérités proférés tant par les sociétés impliquées — n’oublions pas le rôle de certains sous-traitants dans l’histoire — que du gouvernement japonais, tout en étant l’occasion pour de nombreux experts de commenter une nouvelle fois la situation. Mais lorsque l’on parle du « nucléaire », les réponses de scientifiques médiatiquement autorisés sont toujours plus clivées qu’en ce qui concerne le réchauffement climatique. C’est logique, vu notamment l’importance historique de la physique nucléaire et de ses dérivés particulaires dans la mythologie scientiste. Contre toute évidence donc, plusieurs experts ont donc commenté à la fois l’étendue du désastre — une pollution incroyable sur tout le Pacifique, des conséquences irrémédiables pour la faune et la flore mais aussi pour les ouvriers envoyés en urgence sur le chantier tenter tout et surtout n’importe quoi pour limiter les dégâts et pour les nombreux habitants demeurés à proximité du site — et asséné une nouvelle fois l’antique discours « mais le nucléaire est une énergie sûre et peu polluante ». Et de nouvelles centrales de continuer à être construites, l’usage d’autres continuant à être prolongé au-delà de la « durée de vie » planifiée des réacteurs et surtout des structures de confinement. Ne paraît-il pas logique, là encore, de s’attendre à la catastrophe nucléaire finale ?

Troisième élément qui concerne les experts et une autre responsabilité d’un ordre similaire, que portent en particulier ceux d’entre eux qui dictent les lois économiques. L’habituation au fatalisme liée aux fausses solutions administrées de force pour résoudre les crises économiques qui sont consubstantielles au système capitaliste est due pour partie à ceux-là qui commentent sur les plateaux des JTs en annonçant l’inexorabilité de ces « purges ». Là encore, la déconnexion entre l’évidence — un pays dont la population s’enfonce dans une misère noire — et le commentaire — annonçant une rémission après les plus grands sacrifices ne permettent pas de croire dans les promesses d’avenir meilleur.

La fin du monde comme soulagement

Plus encore, dans un contexte où l’on perd tout, la fin du monde peut même devenir une perspective de soulagement. Lors d’interviews que j’ai menées parmi les plus démunis des exclus, le leitmotiv de la fin du monde est, à ma surprise, apparu fréquemment, associé à l’idée d’un jugement dernier correspondant à la fois à la fin d’une longue souffrance et à un « ré-équilibrage », voire une sorte de « justice immanente ». Un jeune sans-papiers m’avait ainsi indiqué, en octobre 2011 :

Moi je voudrais presque que tout finisse. La fin du monde. Parce que moi je n’ai rien à perdre, juste ma vie, et elle ne vaut pas grand chose. Par contre, les gens très riches, ceux qui sont à deux pas d’ici, avenue Louise, dans les magasins, ils ont beaucoup à perdre. T’imagines leur rage ? Avoir accumulé tout ça et puis mourir : tout ce qu’ils ont gardé pour eux ne leur servirait plus à rien.

Mais pour qu’une telle réalité prenne corps, il faudrait une destruction complète, car les catastrophes déjà vécues (du drame provoqué par l’ouragan Katrina à la Nouvelle Orléans en 2005 à la lente agonie d’Haïti depuis 2010) — comme d’ailleurs les films hollywoodiens déjà cités plus haut5 — sont là pour démentir ce type de visions : les classes dominantes résistent toujours mieux aux cataclysmes — c’est sans doute la seule conclusion eschatologique qu’un sociologue puisse construire.

Conclusion sous forme d’avertissement

Si tant craignent la fictive fin du monde, il me semble qu’il faut alors y voir un signal d’une crise importante : un mal-être terrible qui se distille largement dans notre société capitaliste globalisée et l’amorce d’une prise de conscience du caractère insoutenable de ce modèle sans que soit conçue la moindre alternative. En d’autre termes, je pense que l’on peut y voir la manifestation d’un désespoir croissant engendré pour partie par la société malade du capitalisme triomphant. Je ne pourrais dès lors pas conclure ce billet sans dénoncer le racisme de classe stupide de certains scientifiques qui commentent avec mépris l’adhésion de franges importantes de la population aux théories du chaos final sans tenter de comprendre les ressorts de cette adhésion.

Il est bien trop confortable de regarder avec dédain les masses ignares du haut de sa position de scientifique rationnaliste. Car somme toute, dans un monde qui s’effondre, n’est-il pas logique sinon rationnel de s’attendre à la chute ?

Notes

  1. Ce que ces éminents collègues semblent au passage oublier, c’est de vérifier leurs sources : cette citation est attribuée à Einstein par Frederick « Fritz » Perls — psychiatre concepteur d’une psychothérapie proche de la Gestalt. Or la formule initiale tirée d’un bouquin publié au début des années 1940, ne cite pas directement Einstein : ce n’est qu’au fur de livres postérieurs que Perls a mis ces mots dans la bouche du physicien. Voir ici pour plus d’infos : http://quoteinvestigator.com/2010/05/04/universe-einstein/.
  2. Et la très sérieuse Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires qui a remis un rapport en juin 2011 intitulé « La résurgence de discours apocalyptiques à l’approche de 2012 : du mythe de la fin du monde à la réalité d’un risque accru de dérives sectaires« .
  3. Voir, par exemple, le drôle d’article de William E. Hammond, « The End of the World », The Biblical World, Vol. 51, No. 5 (May, 1918), pp. 272-283.
  4. Je perçois d’ores et déjà les réactions courroucées de certains collègues, qui ne manqueront pas de me taxer de « négationniste du réchauffement ». Je m’en moque, puisque la fin du monde est pour aujourd’hui.
  5. Dans le 2012 de Roland Emmerich, film qui a popularisé la date du 21.12.2012 comme fin du monde annoncée, des barges sont prévues qui permettent à une population triée sur le volet — l’élite politique, scientifique et financière — de survivre au déluge.

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