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L’homme-machine, hybride sexy

L’injonction à la beauté, beauté définie par des canons publicitaires et donc imaginaires, par les images retouchées des mannequins retravaillés sous les scalpels des chirurgiens esthétiques, s’accompagne d’une injonction toujours croissante à la productivité. Le « capital santé » de chacun doit être « respecté » par lui (« prends soin de toi, use de cosmétiques ») : l’individu-autonome-rationnel-responsable doit minimiser la destruction de son propre organisme (tout en consommant suffisamment pour relancer la croissance) et entraîner sa mécanique pour la garder fonctionnelle 1. Plus encore, le physique adéquat constitue l’un des critères déterminants de l’ascension sociale. Même pour celles et ceux qui sont loin des normes physiques formatées des canons de beauté – ne fût-ce que par leur âge, la décence veut qu’ils et elles retravaillent leur corps pour garantir un minimum de conformité.

La force de la volonté

Les cadres dynamiques de la finance décrits par Bret Easton Ellis, ces jeunes loups qui pratiquent le sport en salle pour se tailler un corps adéquat à leur fonction supérieure — sculptant leur physique dans leur course à la perfection, ne sont plus seuls sur leurs machines. Leur modèle s’est universalisé et tout un chacun est « cordialement invité », pour rester dans la course, à lisser son corps à grands coups d’exercices. Du politique au fonctionnaire, du futur vacancier se préparant aux plages et discothèques à l’hôtesse d’accueil, l’entretien d’un corps conforme s’impose à tous pour une multitude de raisons. Muscles et chairs qui s’entrechoquent contre le métal froid, veines gonflées qui apparaissent au travers de la peau à mesure que les poids de fonte étirent un membre, l’humain forge son corps par la machine, ce corps « sain » qui démontre l’implacabilité de sa volonté.

Mens sana in corpore sano, cette locution-doctrine stigmatisante synthétisant la pensée dominante légitimant les mécanismes d’exclusion, devient euphémisme : il ne faut plus être « sain », il faut être « fort ». Un esprit de fer dans un corps d’acier. Du régime minceur-instantané façon Bart De Wever aux prothèses mammaires en silicone, le corps doit être tendu, ferme pour (dé)montrer la fermeté de l’individu. Chaque ride est un aveu d’échec, chaque amas localisé de graisse est signe d’une défaillance inacceptable. Le corps ferme ne vieillit pas, il renvoie au rêve d’immortalité : un corps retendu, que l’on construit comme Cicéron construisait ses discours dans sa quête d’éternel – exegi monumentum aere perenius.

Le corps marchandisé, c’est aussi le corps-outil, le corps-chose dont l’esprit se détache pour mieux le contrôler. Contrôler le corps pour contrôler l’image, contrôler l’image pour contrôler son capital social, son capital symbolique. L’humain-entrepreneur use de son corps-machine pour réussir. « Spectateur de ses facultés intellectuelles chosifiées » pour reprendre l’expression de Lukacz, il l’est tout autant de son corps-capital santé, qui lui est aussi étranger que la machine sur laquelle il le conditionne. Il offre son corps-vitrine alléchant pour mieux vendre ses facultés réifiées, facultés intellectuelles incluses.

La fourmilière des hommes-machines

Le formatage des corps accompagne fidèlement le conditionnement des esprits comme résultantes d’un projet unifié d’orthopédie sociale. Parce qu’on dresse les corps, on contrôle le corps social2. Pour autant, il n’est plus besoin d’une contrainte visible pour que l’homme-machine responsable se rende à la salle de sport : pour rester compétitif, il sait qu’il n’a pas d’autre choix. Les machines sur lesquelles il s’entraîne sont équipées de processeurs et autres dispositifs électroniques permettant d’en monitorer l’activité qui, si l’on suit Deleuze, symbolisent le troisième âge du capitalisme3 : ces senseurs et autres outils « embarqués » permettent de contrôler les « progrès », d’en prendre la mesure précise. L’effort physique se voit quantifié au-delà des rêves les plus fous des physiologistes du début du XXe siècle, de Jules Amar à Ernest Solvay et la machine vivante est plus aliénée que jamais à la machine inerte4.

Mais il n’y a pas que dans la salle de sport que l’individu-autonome-rationnel-responsable doit veiller à faire fructifier son capital santé : c’est jusque dans le travail que s’étend cette charge. Il doit veiller à ne pas se stresser outre mesure, il doit profiter des infrastructures de repos et sportives élégamment mises à sa disposition par l’entreprise. Il doit respecter les consignes de sécurité tout en augmentant sans cesse son rendement — double contrainte insupportable qui permet de déclarer, après l’inévitable accident de travail, que la responsabilité de cet accident lui est imputable puisqu’il a commis une faute professionnelle. Le « moteur humain » de Jules Amar5 a pris une nouvelle dimension : on attend de lui qu’il maximise son rendement dans la durée par un calcul permanent – un moteur humain équipé d’un processeur. Il n’est cependant pas question ici de penser — ce serait bien trop dangereux, il s’agit de calculer pour optimiser. De prendre les données d’un problème et d’appliquer les algorithmes imposés pour trouver une réponse acceptable et immédiatement « opérationalisable » : innover en entreprise, c’est appliquer à de nouveaux domaines des anciennes méthodes désignées à grands renforts de néologismes pour encore plus d’innovation.

Subissant l’atrophie de sa pensée à mesure que ses biceps s’hypertrophient, la révolte de l’homme-machine n’est pas évidente. Dans le crépusculaire Tetsuo de Tsukamoto, au lendemain de l’effondrement ultime du système, rien n’y fait : l’homme-machine retourne au bureau, retourne à un labeur désormais sans objet, son attaché-case à la main. Comme les fonctionnaires partout en Europe qui empruntent encore et toujours le même chemin les menant vers leur bureau, malgré l’effondrement des états partout dans l’Union. Comme le souligne Anselm Jappe, si l’effondrement annoncé du capitalisme a bien lieu6, la soumission des hommes-machines ne connaît pas de limite – telle est d’ailleurs la limite des théories du Zusammenbruch qui s’inscrivent dans un déterminisme historique parfaitement suranné. Rosa Luxemburg l’avait sans doute mieux pressenti que nul autre : il ne suffit pas que le système s’effondre inexorablement pour être renversé, il faut aussi nécessairement une entrée en résistance, dans une lutte concrète, des classes dominées7.

L’humain augmenté

Mais qu’arrive-t-il à ceux qui apparaissent « ontologiquement inaptes » dans les schèmes de pensée capitaliste, à ceux qui ne peuvent pas participer pleinement au jeu ? L’évolution technique permettrait de réhabiliter ceux qui « souhaitent vraiment » revenir dans la course alors qu’un accident les a privé de participer à la compétition permanente. Le modèle du dépassement permanent des limites s’impose à grands renforts de jeux paralympiques : regardez ceux-là qui, de déficients et stigmatisés, deviennent des modèles d’identification grâce à une prothèse leur permettant même — nous disent des journalistes fascinés — de « dépasser » les athlètes des « vrais » jeux… Humains augmentés, les voilà à nouveau décrétés aptes à participer — car c’est ce qui importe — à la grande course en avant de la compétition. Et comme un grave handicap peut être « surmonté » pour arriver à de telles performances, voilà les gardiens du discours dominants d’agiter les miraculés comme preuve que « quand on veut, on peut ». Comme on a un président noir au Etats-Unis, on a un amputé des deux jambes qui dépasse les autres athlètes dans le stade : ces miraculés donnés en exemple permettent de faire croire une nouvelle fois au mythe de l’effort. Leurs privilèges prétendument gagnés à force de sacrifices8 légitiment la hiérarchie des classes sociales.

Une autre mythe n’est jamais très loin lorsque s’impose le mythe de l’effort : celui du talent9. Le mythe du talent, c’est ce qui rend acceptable dans l’opinion qu’un génial professeur de Cambridge souffrant d’une grave forme de sclérose bénéficie de technologies lui permettant de continuer à s’exprimer et par là, à maintenir sa vie sociale et à produire des bouquins qui émerveillent des générations, alors que la toute grande majorité des malades atteints par la maladie de Charcot n’auront jamais accès à ce type de support — surtout s’ils sont nés dans un pays du tiers monde.

Peu importe que les inégalités d’accès aux soins et aux techniques permettant de « mieux vivre » le handicap s’aggravent — peu importe que les états européens laissent crever une fillette rom polyhandicapée faute de soins10 : l’exhibition des humains augmentés permet d’oublier la réalité du handicap parce qu’elle accrédite les mythes distillés par les médias officiels.

Et si le désir reprenait le dessus…

L’hybride homme-machine fonctionne : c’est son objet, sa nature. Il est désirable — sexy, car prétendument inaltérable, quasi-immortel. Foucault suggérait que l’aliénation croissante augurait de révoltes :

Dans cette humanité centrale et centralisée, effet et instrument des relations de pouvoir complexes, corps et forces assujettis par des dispositifs « d’incarcinération » multiples, objets pour des discours qui sont eux-mêmes des éléments de stratégie, il faut entendre le grondement de la bataille11.

Que se passerait-il si l’homme-machine se réappropriait son corps et ses désirs12 ? Que se passerait-il s’il refusait de fonctionner pour entrer en résistance ? Verrait-on les hommes-machines muter à la manière des fonctionnaires de Tetsuo, pour devenir de redoutables hommes-armes ? Les hybrides sexy deviendraient-ils soudain redoutables et leur mise en réseau annoncerait-elle un renversement du système en cours d’effondrement ? Pourrait-on alors assister à une libération des corps et esprits non-conformes permettant un bouillonnement de créativité13 ?

En attendant le grondement de la bataille, on entend surtout le grincement des machines.

Notes

  1. François Cusset, Votre capital santé m’intéresse. in Le Monde diplomatique, janvier 2008, p. 28.
  2. Evidemment, voilà Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, 1975.
  3. Gilles Deleuze, Post-scriptum sur les sociétés de contrôle. in L’autre journal, 1, 1990.
  4. Voilà une autre forme de soumission du travail vivant au travail mort.
  5. Jules Amar, Le moteur humain et les bases scientifiques du travail professionnel, Dunod et Pinat, 1914.
  6. Anselm Jappe, Crédit à mort : la décomposition du capitalisme et ses critiques, Éditions Lignes, 2011.
  7. Voir par exemple : Rosa Luxemburg, Reforme ou Révolution ?, 1899.
  8. Effectivement, le politique et l’athlète se sont vendus en acceptant de servir fidèlement leurs sponsors.
  9. Effort et talent forment en effet les deux faces indissociables de l’idéologie charismatique, réhabilitée à chaque fois que les fissures du système capitaliste deviennent trop apparentes.
  10. http://www.enlignedirecte.be/a-la-une/droits-des-roms-en-serbie/
  11. Michel Foucault, Surveiller et Punir. Naissance de la prison. 1975, Paris : Gallimard, p. 360.
  12. Il ne peut toutefois pas suffire de se contenter d’espérer un sursaut : s’il est un ressort efficace de la « sorcellerie capitaliste », c’est l’effet de récupération. Les luttes des « minorités » sont rapidement récupérées et leur potentiel révolutionnaire réduit à zéro notamment par l’exhibition des miraculés (Beth Ditto, grosse et bien dans sa peau). Plus encore, l’inculcation de figures de « bon sens » rend quasi-impossible les tentatives d’émancipation intellectuelle des catégories de pensées imposées par le système capitaliste. Cependant, comme l’a montré Luxembourg, l’arrachement à ces cadres de conscience ne viendra pas de l’Aufklarüng, d’une révélation : c’est dans la pratique de la lutte que pourront se construire des modèles nouveaux.
  13. Les travaux de Raoul Vaneigem montrent parfaitement comme la sujétion à la production détruit à la fois le désir et la créativité — qui sont indissociables.

One Comment

  1. Très intéressant texte où je retrouve des thématiques qui me passionnent pour le moment.
    Peut-être une piste, à propos du corps travaillé par les entrepreneurs d’eux-mêmes est-elle de considérer le corps comme un signe. Il ne vaudrait pas tant comme corps, pour son utilité physique, en fait de moins en moins importante, que comme signe. Dans une société en réseau, où tout ne vaut que par le truchement d’un référentiel relationnel (mon statut vaut parce qu’on le like, je vaux parce que mon Klout est au top, une info est vraie parce que corroborée, une opinion fait autorité parce que nous sommes des milliers à la partager), le corps lui-même perd son sens premier (ou précédent, en fait) pour devenir un signe. Le signe, aujourd’hui, d’une adhésion à la logique de l’entrepreneuriat de soi, à la logique de l’activité et de l’activation. Seul le signe vaut encore, disqualifiant les catégories de réel et d’authentique.
    Je me demande aussi si le corps est soumis à un formatage – ce qui suppose un modèle préexistant – ou si l’impératif n’est pas, plus largement, celui d’un projet corporel. L’important est de participer à un projet corporel, qu’il s’agisse de musculation, de changement de sexe ou d’esthétisation du corps (tatouages, piercings et autres transformations). Finalement, le corps n’est plus une réalité, il est un message qu’il faut formuler. Dans ce cadre, le formatage précis importe moins que la création du signe adéquat aux circonstances.
    C’est dans cette logique d’un corps-projet que trouve à la fois à s’exprimer le fantasme de l’autonomie (le corps ne suit la loi que de celui qui en est possesseur) et à s’incarner la logique du monitoring. Le corps n’est jamais advenu, il est un projet en cours, en permanence, aussi est-il important de le monitorer, de le suivre en permanence dans ses évolutions. Il n’est plus question d’un donné, mais d’une réalité mutante, d’une expression sans cesse changeante. Car un signe ne vaut qu’en relation avec un contexte d’énonciation: le corps-signe doit alors constamment être adapté aux nécessités du moment et apparaitre adéquat en toute circonstance. Il est donc projet inachevé et signe dépendant d’une réalité mouvante. Il ne peut qu’être travaillé constamment, même si c’est sous l’impératif de devenir lui-même, au risque de l’épuisement (Ehrenberg).
    Enfin, concernant la prothèse, il faut reconnaitre que le corps naturel et normé a fait place à un corps flou, aux contours incertains. Les prothèses ne sont pas que celles, évidentes, des athlètes paralympiques ou, classiques, des béquilles (lunettes, lentilles, prothèses dentaires). Elles sont aussi cognitives et mémorielles, nous permettant de vivre une réalité augmentée dans laquelle nous sommes nous-mêmes augmentés (ubiquité, mémoire, informations en flux tendu sur notre contexte d’action, etc.). L’homme n’est plus qu’une machine comme les autres, ou, plus précisément, un participant à une réalité mêlant divers types d’entités corporelles (humains et animaux), machiniques (prothèses et outils) ou encore collectives (univers de sens virtuels et collectifs). L’homme est alors un participant du réel parmi bien d’autres.
    Tout ceci est peut-être un délire, mais disons que c’est la vision que je tend à construire sur la base de mes propres réflexions (notamment sur l’idéologie mobilitaire).
    Merci pour ce texte stimulant, en tout cas.

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