Skip to content

Injonctions alimentaires et logiques marchandes

A l’occasion du colloque « Le Manger et le Dire » qui s’est tenu en cette fin de septembre à l’ULB, des étudiants en linguistique ont présenté leurs travaux fascinants sur les injonctions alimentaires intitulé – fort à propos : « Mange et tais-toi1 ! »

Il s’agit d’un travail consacré aux injonctions parentales visant à faire manger les enfants, consacré pour l’essentiel aux formules de persuasion. Sur base d’interviews et de questionnaires, passés dans le cadre de trois écoles différentes – dont les populations offrent des caractéristiques très variées, ils ont établi une revue impressionnante de formules avant de les classer en une série de types. De la typologie ainsi obtenue, je ne retiendrai pour le présent billet que la question de la négociation et en particulier, la question du « fractionnement » : il s’agit de ces injonctions du type « encore 5 cuillères et tu as fini » (Fontana et al., 2012, p. 4).

Les auteurs remarquent en effet :

Nous constatons que la génération d’aujourd’hui entend moins parler de santé et voit son assiette beaucoup plus fractionnée. (…) La génération des ‘13 à 30 ans’ est une génération intermédiaire : les parents commençaient à fractionner l’assiette et à promettre monts et merveilles pour qu’on la termine, mais les privations restaient strictes : beaucoup d’entre nous ont encore dû rester à table jusqu’à ce qu’ils aient fini leur assiette. C’est nettement moins le cas aujourd’hui. C’est aussi la génération qui a entendu le plus de phrases concernant la santé, ce que l’on peut attribuer à l’engouement pour la nourriture saine et bio.
Il est intéressant de voir que le fractionnement de l’assiette a évolué jusqu’à se tailler une part très importante dans les phrases utilisées (pour la génération des ‘30 ans et plus’, il était minoritaire), tout comme les promesses (…), d’abord inexistantes, qui ont progressivement augmenté. Les menaces de santé ont également légèrement diminué. (Fontana et al., 2012, p. 16)

Les auteurs font alors le lien avec le règne de l’enfant-roi, figure imposée des travaux portant sur les familles. Comme je l’avais déjà discuté lors de travaux antérieurs, il me semble que cette figure empêche de penser une évolution bien plus fondamentale, qui est l’import des logiques de marchandages dans les rapports quotidiens au sein de sphères (familles, amis, etc.) qui étaient relativement préservées de ces mécanismes. Le fétichisme de la marchandise décrit par Marx et finement analysé par Lukacz est un outil autrement plus puissant pour appréhender cette mutation : il s’agit en l’occurrence non plus d’expliquer des enjeux (mange parce que cela fait grandir) mais de marchander au sein même de la cellule familiale, autour de tous les objets quotidiens. Ces marchandages ne sont pas nouveaux, mais ils prennent une dimension nouvelle avec la quantification des efforts (5 rondelles de concombre, 19 petits pois, mais aussi 2 minutes de brossage de dents, 3 devoirs, 6 assiettes essuyées) qui, comme le montre Fontana et al., s’impose de manière accrue. Lorsque ce marchandage porte sur une récompense liée à l’effort (mange ton brocoli et tu auras un dessert), on perçoit mieux encore la manière dont s’impose la logique marchande : un brocoli = un dessert, 5 tranches de jambon = un quart d’heure de télévision, etc. Il ne manque qu’un intermédiaire (une monnaie) et la circulation pour créer un marché !

L’importation des logiques marchandes au sein même de la cellule familiale est bien évidemment renforcée par le discours dominant qui valorise la contractualisation en tout domaine. Dans la pensée d’obédiance rawlsienne qui fonde les réformes visant à l’individualisation des relations entre institutions étatiques et citoyens « usagers », le contrat devient un outil indispensable pour garantir l’exécution des missions respectives de l’usager et de l’institution. Bien sûr, le rapport de force étant évidemment défavorable à l’usager (ainsi isolé) – surtout si celui-ci est chômeur ou « bénéficiaire » de « l’aide » d’un CPAS, ce contrat est toujours déséquilibré. Dans cette approche, les « devoirs » des usagers sont de plus en plus fréquemment évalués sur base quantitative : par exemple, un chômeur doit prouver à son « facilitateur » attitré qu’il a postulé pour « x emplois en y semaines ». Cette logique de contractualisation doublée d’une quantification des efforts (et qui s’inscrit parfaitement dans la doxa méritocratique renforcée par le mythe (néo)libéral de la liberté des individus et de la toute-puissance de leur propre volonté) se généralise progressivement à tous domaines, tendant à recouvrir toutes les sphères de la société2. « Cinq rondelles de concombre pour une heure sur la Wii » entend l’enfant aujourd’hui, « 20 heures supplémentaires sur les trois semaines à venir pour garder votre emploi », « 30 CVs envoyés sur le mois pour conserver votre allocation », entendra-t-il demain.

La figure de l’enfant-roi permet de créer un brouillard de guerre autour de cette mutation profonde des structures familiales. Elle permet par un argument procédant d’un retour à la disqualification de l’enfant et de son intelligence – et donc fondamentalement réactionnaire, d’ignorer l’ampleur du phénomène et d’éviter de poser des questions plus profondes sur le modèle de société charrié notamment au travers des injonctions alimentaires… Or c’est précisément dans ces injonctions à l’enfant que se formate doucement la pensée de l’adulte de demain.

NB : Je tiens à remercier les auteurs de m’avoir envoyé leur excellent travail.

  1. Esther Fontana, Margaux Lauwaert, Nicolas Leblanc, Isabelle Lorge et Martina Seré, Mange et tais-toi !, travail réalisé dans le cadre du cours « Sociolinguistique et analyse du discours » de Laurence Rosier – ULB, 2012, 33 pages.
  2. La nouvelle société de contrôle serait ainsi celle du contrôle social des « efforts » quantifiés et non du contrôle technologique.

Be First to Comment

Laisser un commentaire



Konami Easter Egg by Adrian3.com