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La pornographie comme objet de recherche

Comme le souligne Laurence Rosier dans une Chronique de l’Irrégulière particulièrement jouissive (sob) et portant sur le Sexting, les débats sur la pornographie et son/ses discours sont à la mode dans les milieux académiques. Comme de nombreux sujets soudains « de bon ton », ils voient déferler une kyrielle de spécialistes autoproclamés qui s’emparent du sujet en tentant, à l’occasion de billets brillants, d’obombrer complètement les travaux de celles et ceux qui les ont – de loin – précédés 1.

Souvent, ces travaux nouveaux se focalisent sur l’effet de la pornographie, revenant au bon vieux débat : « est-elle nuisible2 ? » En fonction de leur obédience politique3 les auteurs s’interrogent : la pornographie participe-t-elle de l’assujettissement de la femme, de la déliquescence morale des jeunes, de l’hyper-sexualisation des adolescents ?

Un point commun à ces questionnements : dans cette matière comme dans tant d’autres, les experts décontextualisent (en se consacrant au « porno » comme s’il s’agissait d’un objet d’étude indépendant et unique et à son étude comme s’il s’agissait d’un champ unifié) tout en adoptant la posture « méta » : peu visionnent effectivement les films qu’il s’agit d’analyser, peu lisent les scénarii dont il s’agit d’étudier l’effet performatif. Aucun ne propose une typologie, rares sont les critiques approfondies de corpus.

Une affaire de goûts et donc de classes

Pourtant, le porno n’est pas un « objet unifié » : il y a porno chic et porno choc… Il y en a pour tous les goûts… et donc pour toutes les classes4. Tous les formats coexistent : des sextapes des années 80 mal encodées disponibles sous forme de clips d’une minute sur xtube aux disques Blue-Ray 3D dans des coffrets luxueux avec bonus (interviews d’acteurs, making-of, scènes coupées). Des films pornographiques s’autoproclamant de l’érotisme féministe5 – qui ont la cote dans les milieux bobos et intellectuels, aux productions franco-allemandes standardisées diffusées sur Canal + – qui sont plus appréciées des cadres d’entreprises, il y a pléthore de possibilités. Pourtant, on traite du tout comme « un et unique ».

Derrière cette offre quasi-illimitée, il y a pourtant des divisions évidentes : le matériel pornographique coûte. Bien que le « web » soit considéré comme « universellement accessible », il n’en est rien : d’une part, la fracture numérique persiste6 et d’autre part, l’accès au web ne signifie pas de disposer d’un ordinateur isolé7. L’accès à la haute définition n’est pas pour tout le monde, tout comme l’accès à la pornographie « artistique » (et donc socialement acceptable), éminemment plus coûteuse que le clip xtube.

Outre la question de l’accès, il y a évidemment les habitudes socio-culturelles qui jouent. Les fantasmes, parce qu’ils émargent au domaine symbolique, sont aussi une question de capital culturel8. On retrouve donc, logiquement, une forme de racisme de classe chez certains commentateurs autorisés, qui n’hésitent pas à considérer les films de Despentes ou Breillat comme de l’art mais qui condamnent avec violence le « porno bas de gamme » que regarderaient les jeunes des milieux populaires (et qui seraient dès lors rendus sexistes à cause de cette débauche de porno, cher collègue).

On ne peut considérer « le porno » comme un objet unique, et une « étude d’impacts » qui ignorerait la question des rapports interclassistes serait irrémédiablement vouée à des caricatures.

L’industrie cul-turelle et la marchandisation

J’aimerais revenir sur la question de « l’unicité » de l’objet « pornographie » via un autre point de vue : celui du processus de marchandisation. Il s’agit de l’imposition de la forme marchande au plus profond (sob) de l’intime. A ce niveau, nul doute que la pornographie, parce qu’elle se vend et s’achète, procède de la réification des individus et de leurs facultés9. L’industrie pornographique s’inscrit parfaitement dans le système capitaliste qui impose la forme ultime de la marchandise10 dans tous les domaines et formate les individus à concevoir toute domaine comme friche industrielle potentielle. Il y a sans doute là un mécanisme autrement plus universel qui permet, dans une certaine mesure, une unification.

L’industrie pornographique exploite la misère11. La destruction de l’état-providence a permis à cette industrie de se déployer largement, les sociétés de production trouvant dans les déserts post-industriels des banlieues, le terreau idéal pour recruter et fabriquer à bas prix vidéos et photos. La chute du Mur de Berlin a vu un développement sans précédent de firmes multinationales qui ont, grâce au recrutement à prix cassés d’acteurs issus des pays ex-communistes, généré des profits indécents12. L’armée de réserve des précaires a permis de pousser les « acteurs » à repousser toujours plus leurs limites – quitte à mettre leur intégrité physique en danger.

Par ce mécanisme, effectivement, le déploiement de l’industrie pornographique contribue largement à la réification capitaliste et par là, à ancrer des représentations qui permettent de dévaloriser l’individu. Mais on ne peut alors faire la critique de l’industrie du porno sans l’élargir à l’analyse du mécanisme de réification.

Stéréotypes et pornographie

L’étude du « porno » se fonde aussi largement sur la mise en évidence des stéréotypes qu’il charrie. A ce niveau, plusieurs analyses semblent considérer le matériel pornographique comme « indépendant » et « autosuffisant ».

Erving Goffman conclut son bouquin Gender Advertising d’une manière surprenante : d’après lui, les publicitaires ne font jamais que forcer les traits des « interactions sociales » pour les mettre en image et proposent par là une vision hyper-ritualisée de la réalité. La publicité, par les stéréotypes situationnels qu’elle propose, se fait donc miroir grossissant des rapports sociaux dans l’interaction entre les individus. L’analyse me semble également pertinente pour le porno « mainstream » (celui des grosses sociétés de production, disponible en DVD HD).

L’artiste William E. Jones13 a réalisé en 2006 une vidéo intitulée All male mash up14, basée sur des pornos gay « vintage », principalement des années 70. Il s’agit de moments « interstitiels », entre les scènes de sexe, mis bout à bout. Tous les stéréotypes sexuels de l’époque se trouvent ainsi révélés et l’ensemble forme un incroyable tableau des codes de la théâtralisation du désir. Visionner ce film conforte ma thèse du porno comme une version hyper-ritualisée des interactions pour ce corpus-là.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les stéréotypes notamment sexistes et racistes puissent largement être amplifiés dans la pornographie en vue de pousser à la vente. Mais en imputer l’origine à la pornographie revient à retourner le problème : les mécanismes de domination rendus particulièrement explicites dans les films pornos pré-existent dans les rites sociaux de nos vies quotidiennes. Dès lors, interdire la pornographie ne sera jamais suffisant pour réduire à néant les rapports de domination.

Un avertissement final

L’analyse du « porno » ne peut se faire « à la légère ». Au-delà d’une vision faussement unitaire de cet « objet », approfondir (sob) l’analyse s’avère condition impérieuse d’un discours pertinent (voire scientifique).

Il semble important d’insister sur un point : la mise en image des fantasmes, si elle contribue peut-être à leur banalisation, n’est pas forcément synonyme de leur standardisation. La standardisation provient d’un autre mécanisme, qui est l’inscription dans les dynamiques marchandes. C’est (peut-être) ce même mécanisme qui provoque l’aliénation de la créativité caractéristique d’une certaine forme pornographique et par là, la faiblesse des scénarii du porno mainstream… En d’autres termes, il n’y a pas de libération sexuelle possible lorsqu’agit la marchandisation de la sexualité.

Notes

  1. Rappelons par exemple les travaux de Judith Butler sur le thème, qui datent des années 90.
  2. La question se restreint parfois à questionner l’existence d’un effet – voir http://penseedudiscours.hypotheses.org/6729.
  3. Non-assumée et non-explicite, car la plupart des commentateurs-experts contribuent au mythe du savant neutre et objectif.
  4. On ne l’écrira jamais assez : les goûts et les couleurs si ça ne se « discute pas », cela s’analyse sociologiquement. Avec la Distinction, Pierre Bourdieu a proposé des outils d’analyse dont il suggérait lui-même qu’il fallait les utiliser pour d’autres questions, dans d’autres contextes (cfr. les conférences à Todaï).
  5. Il faut cependant noter que de Despentes et ses films se réclamant du féminisme lesbien à la pornographie féministe de Mia Engberg, il y a là aussi des différences majeures.
  6. Pour la Belgique, voir le site du SPP Intégration sociale – http://www.mi-is.be/be-fr/doc/fracture-numerique/preparation-de-la-deuxieme-phase-du-plan-national-de-lutte-contre-la-fracture
  7. Si on perçoit mieux l’utilité de l’isolement dans le cas du visionnage de matériel pornographique, ce constat devrait aussi inspirer ceux qui prétendent faire passer intégralement déclaration fiscale et autres types de procédures similaires par des sites internet.
  8. A ce niveau, je m’inscris dans le point de vue critique de Castel sur les objets universels de la psychanalyse.
  9. au sens de G. Lukacz, Histoire et Conscience de classe
  10. « Le fétichisme de la marchandise » décrit par Marx.
  11. Une discussion plus poussée de cette assertion fait l’objet d’un papier à venir.
  12. Je pense par exemple à la société de production de films gay Bel-Ami
  13. http://www.williamejones.com
  14. A voir jusqu’au 1er septembre au Musée d’Art contemporain de Bergen (Norvège), dans le cadre de l’exposition Desire, hautement recommandable.

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