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Repenser l’université pour lutter contre la marchandisation universitaire

Lorsqu’il s’agit de discuter la manière dont doit être menée la lutte au sein des universités pour résister à l’évolution marchande qu’elles subissent, le « refus de l’excellence » devient leitmotiv1. Voilà donc l’ennemi nommé : l’excellence. Mais contrairement aux démons qu’il suffit de désigner par leur vrai nom pour qu’ils quittent les hôtes qu’ils possèdent, l’évocation du mot « excellence » n’a en l’occurrence aucun effet pour contrer la marchandisation universitaire…

Un diagnostic faussé

Certains expliquent que ce discours de l’excellence est le produit de l’importation de la Nouvelle Gestion Publique dans l’université. D’autres – parfois les mêmes – imputent aux éditeurs scientifiques la responsabilité d’une nouvelle manière de concevoir la recherche. Les pouvoirs publics sont également pointés du doigt, accusés d’imposer des critères de financement et de nomination poussant à la concurrence.

Autre cause potentielle, plus proche, celle-là : Claude Javeau, dans Masse et impuissance, Le désarroi des universités, proposait l’idée que la massification de l’enseignement supérieur et les attentes des étudiants « nouveaux » (improprement préparés par leur culture familiale et scolaire à la confrontation avec l’université) notamment en termes d’employabilité (d’utilité du diplôme) pouvaient contribuer de manière significative à la métamorphose universitaire – reprenant par là une thèse développée dans les années 70 par Lévy-Garboua2. Je ne partage pas cette thèse, qui permet de plaider pour une sélection des étudiants et de glorifier un modèle d’université ayant supposément existé dans un passé indéfini : les « attentes » des étudiants sont généralement prétextes, alibis, plus que causes des réformes internes et leur exégèse participe souvent de l’imposition d’un modèle formaté de « l’étudiant »3.

L’erreur vient, dans ces imputations de la responsabilité des transformations universitaires, de ce que les « résidents » de l’université (chercheurs, professeurs) tendent à déconsidérer leur propre responsabilité dans ces bouleversements. Or le phénomène de marchandisation n’est pas exogène aux universités, n’en déplaise à ceux qui voudraient opposer la vertueuse institution assiégée aux forces démoniaques du marché, des entreprises, des pouvoirs publics à leur solde ou aux attentes d’étudiants impatients de pouvoir vendre leurs savoirs et savoir-faire aux patrons. Il ne s’agit pas de possession, il n’y a pas une « puissance externe » qui viendrait « imposer » un fonctionnement à l’institution : c’est l’institution elle-même qui produit ses réformes, mais également la doctrine dans laquelle elles s’inscrivent.

Je ne peux manquer de citer, au titre d’exemples, des universitaires tels Guy Haug et André Sapir ou encore le célèbre groupe de recherche CHEPS (Center for Higher Education Policy Studies) de l’université de Twente, qui ont fréquemment servi d’experts chargés de développer des plans de réformes des institutions pour les autorités publiques, tout en continuant en parallèle leurs travaux de recherche4. L’existence de journaux scientifiques dépendant d’associations d’universités (par exemple, Higher Education Policy qui dépend de l’IAU – l’Association internationale des universités et est cofinancé par l’UNESCO) a également permis à de nombreuses sommités universitaires5 de publier une recherche-propagande qui, formulée dans un langage montrant tous les signes de l’objectivité6, ayant dû passer par les mécanismes de peer-reviews et étant citée largement de journaux en journaux, est considérée par beaucoup comme parfaitement « scientifique » et donc indiscutable.

Les autorités universitaires produisent largement les réformes institutionnelles (en ce compris les politiques de privatisation des résultats de la recherche, les outils d’évaluation et de classement des chercheurs, etc.). Or les recteurs sont, dans les institutions de la Fédération Wallonie-Bruxelles comme dans la toute grande majorité des pays d’Europe, élues en interne. Ce sont donc des professeurs désignés par leurs pairs, généralement sur base d’un programme politique explicite. En ce qui concerne la Fédération Wallonie-Bruxelles, les pouvoirs publics n’ont jamais imposé aux universités de constituer des conseils stratégiques composés de patrons : ce sont les universités – et souvent, pour être plus exact, les facultés – elles-mêmes qui ont créé ces organes.

Plus encore, le rôle des universitaires dans la production des discours entrepreneuriaux est déterminante : en jouant aux experts au service notamment du patronat, nombre de chercheurs contribuent aux théories de la nouvelle gestion publique, du laissez-faire concurrentiel, de la société de la connaissance, etc. La théorie du caractère exogène de la logique marchande est donc au mieux inapte, au pire nocive à l’analyse.

Une question de prestige symbolique

Pourquoi cette alliance entre l’université et leurs partenaires entreprenants ? Isabelle Stengers suggère qu’elle trouve racine dans la volonté de certains universitaires de tenir la ‘Science’ à l’écart du débat public, de positionner le chercheur en expert pour mieux éviter la remise en question de sa fonction de scientifique.

(…) Tous les mots [que les scientifiques] sont habitués à utiliser pour se présenter au public (neutralité, objectivité, progrès) sont dirigés contre ce public, destinés à le tenir à distance, à lui communiquer d’abord confiance et respect. L’alliance entre l’institution scientifique, l’Etat et les pouvoirs industriels se veut résolument apolitique, voire même suprapolitique, trop importante pour être mise à l’aune de l’aventure démocratique. Elle demande que les « incompétents » soient cantonnés dans la double position de spectateurs intéressés, apprenant des sciences les bonnes réponses à leurs questions, et de bénéficiaires satisfaits des retombées du progrès scientifique7.

La distance entre public et scientifique permet aux scientifiques et aux universitaires en général, par leur capital culturel plus important, d’être reconnus comme « méritant » « légitimement » leurs places au sein des classes dominantes. Elle est donc selon moi l’un des moyens essentiels permettant d’assurer la fonction de reproduction des élites de l’université. Cependant, ce mécanisme ne suffit pas à conserver le prestige de l’université.

Ainsi, il est évident que la perte de capital symbolique qu’ont subi les institutions universitaires est impressionnante : il suffit de lire les rapports produits par nombre de lobbys dans les années 80-90 pour s’en rendre compte – accusée d’être obsolète, déconnectée des réalités, l’université s’y voit dépeinte comme un refuge pour savants fous perdus dans leur tour d’ivoire8. Si d’aucuns trouvent dans la massification de l’enseignement supérieur l’origine de ce délitement, il est pour moi à trouver dans la métamorphose des rapports de forces entre pouvoirs publics et « monde économique », conséquence inexorable de la globalisation des marchés. Progressivement, la « Noblesse d’Etat » – comme l’appelle Bourdieu, c’est-à-dire l’élite qui occupe les fonctions tutélaires de l’état, perd du terrain face à une élite financière de plus en plus puissante. Pour continuer à jouer un rôle d’écuries des élites, l’université doit dès lors se concentrer sur des nouvelles filières, alignées sur cette nouvelle donne. Rien d’étonnant, donc, à ce que les départements de Sociologie, d’Anthropologie, d’Histoire contemporaine, de Philosophie ou même de Sciences « exactes » voient leur cadre se restreindre à mesure que les écoles (universitaires) de commerce, de polytechnique et de médecine se déploient et confortent leur mainmise sur les institutions.

Lutter contre la marchandisation

Il me semble donc absolument illusoire de tenter de lutter contre la marchandisation universitaire en s’échinant à trouver dans des causes « externes » les « racines du mal ». Une telle approche permet de conforter le fantasme de la forteresse assiégée qui permet de faire passer une série de réformes structurelles qui alignent encore plus l’université sur un modèle marchand : les plaidoyers quant à la nécessité d’une sélection des étudiants via concours et examens d’entrée y trouvent en effet un terreau idéal.

La vraie question, c’est celle de la place de l’université dans la société et par là, du modèle de société pour lequel il s’agit d’opter. Tant que les universitaires utiliseront leur recherche, leur enseignement, comme moyens de contribuer à la domination de classe, tant qu’ils contribueront à justifier – plus ou moins consciemment – les mécanismes de reproduction des inégalités et la mise à distance du savoir d’une frange sans cesse plus importante de la population, ils seront condamnés à réformer l’institution pour tenter de suivre les mutations sociologiques des classes dominantes (ou, plutôt, l’évolution des rapports de domination internes aux classes dominantes).

Ce n’est pas en se cramponnant aux restes d’un prestige symbolique vacillant que l’on combattra l’idéologie de « l’excellence » universitaire – qu’il faut immédiatement rebaptiser pour lui donner un nom plus adéquat, en l’occurrence l’idéologie de l’université de marché, car d’excellence elle n’a que la prétention.

Il ne s’agit plus tellement d’être désexcellent pour contrer ces réformes : il s’agit avant tout d’être anticapitaliste.

 

Notes

  1. Ce texte fait suite à la demande d’un camarade de rendre publics quelques arguments échangés avec lui. Il ne reprend cependant que quelques éléments d’un texte bien plus complet, à paraître fin novembre.
  2. Louis Lévy-Garboua, Les demandes de l’étudiant ou les contradictions de l’université de masse, in Revue française de sociologie, 1976, 17-1. pp. 53-80. Disponible en ligne : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1976_num_17_1_688
  3. Il n’existe pas physiquement d’étudiant lambda, cet étudiant « moyen » que l’on rêverait d’interroger pour pouvoir prouver la véracité des moyennes statistiques, et au sein des populations étudiantes on retrouve des clivages notamment politiques qui impliquent qu’il est difficile, voire impossible, de proposer un tel modèle unique de « l’étudiant ».
  4. On notera le statut ambigu des travaux de recherche de ces chercheurs-experts, qui comportent fréquemment des considérations éminemment politiques fondées sur des constats tentant de faire croire au caractère apolitique de ces considérations.
  5. Citons là aussi quelques exemples choisis pour l’impact de leurs thèses sur les politiques publiques en matière d’enseignement : Guy Neave du CHEPS (Twente), Ulrich Teichler du Centre for Higher Education Research de l’Université de Kassel et, last but not least, les célèbres Henry Etzkowitz et Loet Leydesdorff, auteurs du modèle dit «en triple hélice» de l’innovation scientifique par l’articulation «dynamique» de l’enseignement, de l’industrie et des pouvoirs publics.
  6. Il s’agit d’un anglais « technique » et hautement jargonisant.
  7. Isabelle Stengers, Les chercheurs font l’autruche, in Libération, 3 septembre 2004. Disponible en ligne : http://www.liberation.fr/tribune/0101500554-les-chercheurs-font-l-autruche
  8. Pourtant, ce sont des chercheurs qui sont généralement à l’origine de ces rapports. Citons à titre d’exemple le célèbre rapport Education for Europeans : Towards the Learning Society publié en 1993 par la Table Ronde des Industriels Européens – ERT et qui a été préparé par le Prof. Philippe de Woot et Philippe Cochinaux de l’Université catholique de Louvain.

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