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Du plagiat étudiant dans la nouvelle université capitaliste

Avertissement : ce billet s’inspire librement du « Mode d’emploi du détournement » de Debord et Wolman. Cependant, le conformisme à l’académisme scholastique imposé par mon statut m’a poussé à citer quelques-uns des scientifiques qui pourraient, le cas échéant, n’apprécier que très modérément de voir leurs propos délibérément plagiés.

Les étudiants plagient : telle est la certitude de nombre de professeurs et chercheurs, bref, d’universitaires chargés « d’encadrer » les étudiants. Il s’agirait là d’une tendance dont l’ampleur est, d’après plusieurs collègues, supposément au moins aussi importante que celle du phénomène des « étudiants touristes », voire plus dramatique encore. Les travaux de sociologues et économistes américains, experts du phénomène, « estiment entre un quart et un tiers la proportion d’étudiants ayant produit un travail reprenant quelques phrases sur Internet sans en fournir la source1. » Nous ne perdrons pas ici de temps à démonter la méthodologie des travaux en question, tel n’est pas notre propos. Cependant, il est un élément que nous devons souligner : il n’existe aucune définition claire de ce qu’est le plagiat et donc de manière univoque de déterminer ce qu’est un « plagieur ».

A peine la lectrice ou le lecteur a-t-il lu cette dernière phrase qu’il s’interroge : n’existe-t-il pas pourtant des logiciels de détection du plagiat qui fonctionnent dans toutes les institutions universitaires ? N’est-ce pas la preuve pratique de l’existence d’une frontière claire entre plagiat (ce qui est mal) et citation (ce qui est bien) ?

On répondra à ce questionnement comme suit : les idées s’améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire : le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste. Et si le plagiat procédait d’une recomposition de la pensée génératrice d’une pensée nouvelle ? Chaque plagiat, chaque « copié-collé » deviendrait un acte de recréation quelque peu ludique. Une recréation récréative – une récréation recréative dans un monde académique parfaitement engoncé dans ses conventions scholastiques. Ainsi, tout pourrait servir : il va de soi que l’on pourrait non seulement corriger une œuvre ou intégrer divers fragments d’œuvres périmées dans une nouvelle, mais encore changer le sens de ces fragments et truquer de toutes les manières que l’on jugerait bonnes ce que les imbéciles s’obstineraient à nommer des citations.

Après tout, c’est seulement un rapport social déterminé des humains entre eux qui revêt ici pour eux la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles : l’œuvre originale d’une part et le plagiat ou la citation d’autre part. Ainsi, n’est-elle pas illusion, la ligne de démarcation – ces fameux guillemets, cette fameuse note de bas de page, puisque l’on peut trahir parfaitement la pensée d’un auteur en arrachant à son contexte une phrase enserrée pourtant par ces signes conventionnels ? Un extrait tronqué et décontextualisé peut faire dire « bien des choses » aux auteurs pourtant cités dans le plus grand respect des rites académiques. Ainsi, l’extrait suivant sert à certains de mes collègues (que je ne citerai pas, leur laissant le soin de s’autodéclarer si ce papier leur arrive un jour, ce dont je doute) à insinuer la thèse aberrante de Marx comme pamphlétaire antisémite : « la pratique n’est saisie et fixée par [Feuerbach] que dans sa manifestation juive sordide2. » Un usage similaire est fait du célèbre article de Marx intitulé « La Question juive » (1844), usage parfaitement démonté notamment par Lionel Richard3.

Ne commet-on pas un crime plus effroyable lorsque l’on dénature la pensée de l’auteur en le citant qu’en le plagiant – la réappropriation montrant quelque part une profonde estime pour sa production ? Ceux-là même qui entendent poursuivre inlassablement les plagieurs ne devraient-ils pas, dès lors, créer un logiciel chargé de débusquer les citations malvenues, voire, crime plus grave encore, utilisées dans l’intention de nuire à la réputation de leur auteur ? Les tribunaux académiques qui déjà décident d’interdire la défense d’un mémoire lorsque le logiciel a montré qu’il y a plagiat, se verraient ainsi confier une mission nouvelle… Ce qui, j’en suis sûr, ne manquera pas de gargariser les chevaliers blancs de la lutte anti-plagiat. A moins, bien sûr qu’ils n’aient quelque chose à se reprocher… (On ne peut plus faire confiance à personne, de nos jours).

Mais revenons-en aux plagiats. Notons que le concept de « plaisir d’apprendre » cher à Sterne a déserté le discours universitaire dominant au profit d’une conception des études comme « rite de passage » permettant d’accéder au « Graal » du diplôme. On ne compte plus les discours mettant en avant les « nécessaires sacrifices » que demandent les études et qui lient le « plaisir » uniquement à la réussite des épreuves terminales, à l’obtention d’un titre qui garantit une reconnaissance sociale. Dans cette approche, l’intérêt épistémique des études est délaissé au profit de l’utilité sociale du diplôme, symbole de l’appartenance à une élite4. Que le plagiat se développe dans ce cadre, qu’y a-t-il de plus logique ? Puisque l’intérêt intrinsèque des études est nul, puisque l’académisme n’a d’autre sens que d’être un rite – qui progressivement perd son sens puisque le prestige de l’université s’effrite à mesure qu’augmente celui du « Nouveau capital », pourquoi ne pas plagier ? Le but n’est-il pas, après tout, d’obtenir le diplôme et non de produire volontairement de « nouveaux savoirs », de « nouvelles connaissances » ? Il est piquant à ce niveau de remarquer qu’apparemment, les filières les plus touchées par le « plagiat » seraient l’économie et les sciences appliquées5 et que ce phénomène semblerait particulièrement virulent dans les grandes écoles françaises – donc dans les filières dont le diplôme est particulièrement utile en termes « d’insertion socioprofessionnelle » (pour utiliser la novlangue tout à fait indiquée dans ce contexte).

Par ailleurs, le plagiat a toujours existé. Pourquoi cet engouement soudain pour sa détection et les sanctions ? Certains répondent que son ampleur augmenterait à cause d’internet – il me semble que ceux-là n’ont jamais fréquenté une bibliothèque universitaire. Je pense qu’en réalité, c’est la question de la propriété intellectuelle qui est au centre de cette préoccupation nouvelle. Vu que le chercheur est devenu entrepreneur, l’utilisation sans contrepartie de sa production devient intolérable. « Plagier, c’est piller » nous affirme la brochure destinée aux étudiants de l’ULg et intitulée « Le plagiat ? Pas pour moi !6 ». Il s’agit exactement du même argument qui sert à certains éditeurs pour tenter d’interdire la photocopie d’ouvrage de référence (« le photocopillage tue le livre »). En réalité, c’est la mise sur pied d’un carcan juridique permettant de protéger les plantureux bénéfices des éditeurs – dont les autorités universitaires rêvent de pouvoir récupérer ne fût-ce qu’un petit pourcentage – qui tue toute possibilité de production de nouveaux savoirs. Le plagiat devient un « délit » parce qu’il est conçu comme une atteinte à la propriété privée du chercheur, de l’institution, de l’éditeur. L’étudiant doit être sanctionné parce qu’il menace, en plagiant, cette conception du savoir privatisé. Et au passage, l’éditeur du logiciel de détection du plagiat recevra une large dotation de fonds publics lors de l’achat « indispensable » de la « version la plus à jour », vu « l’ampleur du phénomène ».

Autrefois professeur, l’enseignant-encadrant devient, dans ce schéma, un agent chargé de protéger le « patrimoine intellectuel » de l’université marchande, muni d’un détecteur de fraudes et d’un arsenal de sanctions (annulation de l’examen, annulation de la session). Bien entendu, il n’a pas le choix : il doit passer au crible du logiciel toutes les productions de des étudiants et si celui-ci allume le « voyant rouge7 », c’est sa responsabilité d’agir. Comme c’est la responsabilité de chacun de ses collègues de le dénoncer s’il n’agit pas ou pire, si lui-même plagie. Car le plagiat est séduisant et il y a toujours de nouvelles dupes qui attendent d’être séduits. Dans la nouvelle université capitaliste où le contrôle est permanent, on ne peut reprocher aux thuriféraires de la lutte contre le plagiat de prétendre que la logique de cette lutte est absolument à l’antithèse de la marchandisation des savoirs. Parfaitement endoctrinés dans le doublethinking de la nouvelle université capitaliste, c’est en pleine conscience et avec une absolue bonne foi, qu’ils émettent des mensonges soigneusement agencés.

La police du plagiat est un outil de la reconfiguration institutionnelle en cours et ayant pour objectif l’avènement de l’université de marché. Et le plagiat, s’il était assumé, pourrait dans ce cadre précis, s’avérer un instrument de lutte – une lutte ancrée dans la pratique quotidienne à l’université. Le plagiat pourrait être synonyme du rejet de l’effet d’autorité des intellectuels installés qui initient et pilotent les réformes actuelles, tout en se refusant au retour à des conventions scholastiques déconnectées de la réalité. L’ouverture d’un possible savoir libéré, d’un enseignement et d’une recherche prolétarienne, la première ébauche d’un communisme littéraire.

 Notes

  1. Guibert Pascal et Michaut Christophe, Le plagiat étudiant, in Éducation et sociétés, 2011, 28 (2), pp. 149-163.
  2. Karl Marx, Thèses sur Feuerbach (thèse n°1), vers 1845, édition due à F. Engels (1888), traduction française de 1952. Extrait de Tremblay, Jean-Marie (ed.) (2002) « Karl Marx et Friedrich Engels (1845), L’idéologie allemande. Première partie : Feuerbach. », livre en version électronique, Les classiques des sciences sociales, Chicoutimi, p. 57.
  3. Lionel Richard, Karl Marx, juif antisémite ?, in Le Monde Diplomatique, septembre 2005
  4. Ceci est un auto-plagiat.
  5. Guibert Pascal et Michaut Christophe, Les facteurs individuels et contextuels de la fraude aux examens universitaires, in Revue française de pédagogie, 2009, 169, pp. 43-52.
  6. http://www.ulg.ac.be/upload/docs/application/pdf/2011-09/brochure_-_le_plagiat_-_pas_pour_moi_.pdf
  7. http://www.uclouvain.be/274179.html

2 Comments

  1. charels charels

    Peur que tout un chacun, sans trop de frais, puisse accéder à la connaissance et puisse la faire évoluer ?
    L’enfermement n’est pas seulement géographique, mais aussi intellectuel. aussi entre les castes,quoi qu’on en dise.
    Ce qui a été appris, découvert grâce à des études possibles dans des pays où chacun paie pour le fonctionnement du pays,y compris des universités, appartient à tout un chacun. Il doit donc pouvoir être utilisé par chacun pour faire évoluer la réflexion, la pensée.

    « L’ouverture d’un possible savoir libéré, d’un enseignement et d’une recherche prolétarienne, la première ébauche d’un communisme littéraire ».
    J’ai volé ton texte, t’ai-je plagié ? Non, j’ai adhéré et tel qu’écrit, j’aimerais le partager

    • Renaud Renaud

      Nadine, j’ai plagié ce morceau chez Debord et Wolman – et plus précisément: Debord,Guy-Ernest & Wolman, Gil J. (1965) Mode d’emploi du détournement. In Les lèvres nues, 8, mai 1965, p. 5.

      C’est très joli, il faut le diffuser 🙂

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