Skip to content

De la crédibilité et de la militance joyeuse

A l’occasion de chaque grève, chaque blocage, chaque action d’une composante du mouvement social, les échanges sur le caractère « crédible » d’une revendication ou d’un mode d’action sont légions. « Ces étudiants qui bloquent un auditoire à cinq en hurlant ‘privatisation piège à cons’ ne sont pas crédibles », m’affirmait récemment un collègue arborant une mine grave, usant pour asséner son jugement du ton docte du chercheur-expert-spécialiste, celui ‘qui sait’. En effet, pour le chercheur-expert-spécialiste, un slogan de cet ordre scandé par une poignée de militants est vu comme nécessairement simpliste, démago, populiste et, plus atroce encore, il « manque de sérieux… ». Et le chercheur-expert-spécialiste de conclure, avec toute l’assurance que son statut implique : « à mon avis, bloquer un bâtiment, pour eux, c’est un jeu, un amusement. »

Par ce verdict, mon éminent collègue entend balayer d’un revers de la main toutes les revendications de ces étudiants, toutes les interrogations que pourraient susciter leur action : infantilisant au passage les étudiants-militants, il les disqualifie tout simplement en arguant de leur plaisir affiché à mener une action.

Je me souviens, à l’époque de mes études en Sciences, d’un cours d’une sommité académique qui s’était transformé en plaidoyer « pour » les OGMs1 et qui s’était conclu par cette phrase :

Regardez-les, ces arracheurs de plantes opposés au progrès, lorsqu’ils commettent leur forfait : ils y prennent du plaisir, ils ont l’air joyeux.

Ce constat lui semblait démontrer parfaitement le fait que ces militants étaient à la fois psychologiquement peu stables et politiquement dépravés : comment peut-on montrer son plaisir à commettre un acte d’une telle gravité ?

Contrer la figure imposée du militant-pénitent

Si l’on en croit les « petites mains » au service du capitalisme2, pour être crédible, prouver qu’il n’est ni fou ni inconscient, le militant devrait arborer la mine triste, grave, désespérée que l’on attend d’une personne qui souffre. Car la militance ne peut, dans cette société où règnent les mythes de l’acteur rationnel néoclassique, de l’équité rawlsienne et de l’agentivité « façon Giddens », c’est évident, avoir d’autre base que la situation individuelle du militant – à moins bien sûr, que sa militance procède d’une « indignation » issue de sa pitié, sa compassion pour les plus démunis3. Le militant devrait être martyr pour être crédible, devrait crier son désespoir car sa cause le touche singulièrement et arborer les stigmates du martyr, sans toutefois tomber dans l’excès de la démonstration. Ainsi, le militant devrait utiliser un langage d’un certain niveau, adapté à la fois à la communication médiatique4 et à la négociation-concertation et opter pour un ton sobre, légèrement angoissé – car, quand même, il est concerné par son sujet. Il s’agit également d’éviter les actions trop visibles, trop « violentes », celles-là qui sont considérées par les éditorialistes et autres commentateurs qui entretiennent le discours dominant comme des « prises d’otages », des « attentats », des « actions outrancières »… Et, si vraiment c’est impossible, il convient absolument de ne pas afficher son contentement lors de telles actions : la séquestration d’un patron, la destruction d’OGMs, le blocage d’un accès à une ville… ce sont des actes graves qui nécessitent des propos et des attitudes désespérés mais « dignes ».

Un militant qui accepterait de se plier à ces diktats renforcerait inexorablement le système capitaliste5 : la force de ce système est, en effet, d’imposer les règles du jeu, les modes de pensée et d’expression de ceux qui se battent contre lui – ceci permettant une récupération à terme de ces opposants. Le ton « adéquat » est celui de la mollesse, permettant au négociateur envoyé par le patronat, le ministère, la direction, de « céder sur quelques points » (pas tous) en vue d’arriver à un « compromis ». L’action « adéquate » est celle qui ne bloque pas la machine productive, qui ne provoque pas de crise profonde du système : celle qui n’impose que des aménagements marginaux – le covoiturage, le télétravail et quelques retards. L’attitude « adéquate » est celle de l’excuse, du mea culpa : cette attitude qui permet de renvoyer les militants à leur « responsabilité » dans l’action – cette « responsabilité » qui permet de prétendre que ce sont eux, les « activistes », qui en posant (ou en annonçant) leur action, ont causé la crise.

Pour pouvoir contrer le système, il est nécessaire d’utiliser d’autres schémas de pensée, d’autres modes d’expression, d’autres attitudes, quitte à ce que ceux-ci choquent, dérangent, soient jugés non-crédibles par les commentateurs autorisés. Le fait que les garants de la bienséance, de ce qui « convient » et ne « convient pas » tentent de dénigrer une action militante devient, en ce sens, une preuve de son efficacité.

La mise en scène des martyrs

Cependant, lorsque l’on parle de militance joyeuse, une autre question se pose : celle de la tristesse prouvant « le partage de la souffrance ». La condamnation de l’hédonisme bourgeois par certains marxistes se déclarant plus ou moins orthodoxes s’accompagne souvent d’une volonté de prouver leur partage de la souffrance des prolétaires pour légitimer leur rôle politique – parfois jusqu’au ridicule. S’il est évident que la jouissance de privilèges diminue la capacité d’en déceler le caractère usurpé, que les classes dominantes développent pour justifier ces privilèges ce que Bourdieu appelle à la suite de Weber la « théodicée des privilèges » qui constitue un auto-endoctrinement extrêmement efficace, il est tout aussi évident qu’un intellectuel doté d’un capital social et culturel, de son prestige symbolique, ne peut prétendre partager la réalité des prolétaires en travaillant à leurs côtés – par exemple en se faisant embaucher à dessein sous un statut précaire.

Un collègue sociologue parisien expliquait lors d’un colloque qu’après avoir dormi plusieurs nuit dans une cité, il avait senti physiquement ce que « cela implique de vivre là ». Il indiquait, dans sa communication, avoir souffert du manque de sommeil, avoir perdu du poids. Bref, il avait souffert, donc il avait vécu la souffrance des moins favorisés – en l’occurrence celle des habitants des cités. C’est évidemment un leurre dangereux : la souffrance du chercheur perdu dans la « cité » n’est pas celle de l’habitant de la cité, le chercheur sachant pertinemment bien qu’à terme, il regagnera le confort de son bureau ou n’ignorant pas – pour prendre un exemple que ledit collègue mentionnait – que lors d’un contrôle de police, son statut une fois révélé lui garantit une protection contre les violences policières – quand bien même il se refuserait à le communiquer durant un temps donné. On ne peut d’un coup se départir de son habitus. Vivre dans la cité est, pour le sociologue, se livrer à une représentation, à une pièce dans laquelle il avance déguisé. Ce qu’il appréhende, ce sont les conséquences de sa propre mise en scène, ni plus, ni moins.

Cette réflexion mérite d’être étendue à la militance. Cette idée de « partage de la souffrance », qui trouve racine dans la compassion (souffrir avec) tant vantée par les doctrines chrétiennes est un mythe dangereux. D’une part, ce mythe participe de la déconstruction des mouvements de masse (seuls ceux qui souffrent vraiment peuvent faire partie de la mobilisation, sont des « vrais » militants) et d’autre part, il implique de masquer les réalités au profit d’un spectacle, d’une mise en scène6 et donc d’apporter de fausses solutions à ces réalités travesties.

L’imposition de ce mythe tend également à diffuser l’idée que l’entrée en résistance est douloureuse, ce qui contribue encore à marginaliser les luttes. Derrière le fait de militer, il y a en effet cette entrée en résistance, qui procède d’une réappropriation de sa réalité individuelle comme des réalités collectives. Or une telle réappropriation a bien sûr quelque chose de jubilatoire en ce qu’elle permet de se constituer une zone nouvelle de liberté7. Il n’est pas en ce sens illogique d’éprouver du plaisir à la militance… et ce n’est pas du tout incompatible d’être militant et d’en être joyeux.

Nul mieux que Foucault8 a exprimé le fait qu’il n’y a aucune obligation à la tristesse pour le militant9:

N’imaginez pas qu’il faille être triste pour être militant, même si la chose qu’on combat est abominable. C’est le lien du désir à la réalité (et non sa fuite dans les formes de la représentation) qui possède une force révolutionnaire.

Eviter de jouer les martyrs et d’en arborer les stigmates, c’est à la fois éviter la récupération et le renforcement du système contre lequel on se bat, mais aussi éviter de dénaturer les réalités qui forgent la militance par leur mise en scène, leur transformation en éléments de décors d’un spectacle dont le militant devient le héros sacrifié.

En guise de conclusion

On peut militer joyeusement, et la mine réjouie des étudiants-militants, des arracheurs d’OGM et de tous les empêcheurs de penser et d’agir en rond, est d’autant plus légitime que leur action procède d’une remise en question radicale du système capitaliste. Qu’ils refusent la mine contrite du militant-pénitent, celui qui s’excuse pour avoir dérangé les automobilistes en bloquant l’accès à une ville, qui condamne d’un ton empreint d’une profonde conviction « les dérives radicales » de l’action – par exemple, une séquestration de patrons10, peut même devenir un atout dans leur lutte !

Déconstruire le mythe du martyr, ce poison qui atomise les mouvements en rendant impossible la solidarité et en personnalisant les combats, passe aussi par la construction du plaisir de la résistance. La « culture » de ce plaisir permet d’éviter le fatalisme et le renfermement sectaire qui menace certains groupes. Il procède à la fois d’un refus de l’aliénation à une cause et de la prise de distance avec les pièges tendus par les mécanismes de récupération des luttes. Casser les codes et les consignes imposés permettant aux petites mains (et aux éditorialistes) de juger de la crédibilité d’un mouvement, devient indispensable pour éviter d’être forcé à la capitulation – au nom de quelques acquis dérisoires permettant d’atténuer des problèmes évoqués sous des formes euphémisées et donc, mal posés.

En la matière, dans plusieurs de mes travaux, j’ai insisté sur le caractère générateur et libérateur de la colère11, sur son utilité pour éviter les récupérations et dénaturations des luttes. Jacques Fortin a résumé mieux que je le ferais, en conclusion d’un bouquin jubilatoire12, l’intérêt de cette colère et je lui laisse donc le soin de conclure ce billet :

La colère est bonne conseillère contrairement à ce que serinent la tyrannie capitaliste et le conformisme néolibéral. Elle est là, salutaire et frémissante, elle saura libérer nos énergies personnelles et collectives comme elle l’a déjà su. Elle ne déborde pas de sagesse : elle est mère des utopies. Ecoutons-la.

 

Notes

  1. Mon professeur de Philosophie des Sciences – Isabelle Stengers – ayant eu l’idée saugrenue de passer devant un tribunal pour avoir arraché quelques plantes, il semblait nécessaire à cet autre enseignant de recadrer un peu les jeunes esprits de futurs scientifiques pour éviter la contamination.
  2. Pour reprendre l’expression d’Isabelle Stengers et Philippe Pignarre (La Sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement. la Découverte, 2005).
  3. La récupération de « l’indignation » a transformé le messagede Stéphane Hessel en espèce de discours apolitique – se voulant suprapolitique – empreint de « bonnes intentions ». Il est vrai que la conclusion d’Hessel, notamment en ce qui concerne l’engagement partisan, affaiblit en partie la remise en question radicale du système capitaliste… Mais cette brèche a été transformée à outrance à force de récupérations successives, en moyen de dénaturer le texte d’Hessel – dont je persiste toutefois à penser qu’il ne s’agit pas d’une contribution décisive à la lutte des classes.
  4. Sinon, il se fera taxer de « populiste » ou de « démagogue » – Béatrice Delvaux, éditorialiste particulièrement doctrinaire du quotidien belge le Soir étant spécialiste de ce type d’étiquetage – allant parfois jusqu’à avertir les syndicats par avance de ce qu’il convient de dire et de la manière idoine de l’exprimer pour éviter qu’elle les affuble de cette étiquette. Un exemple en ligne : http://www.lesoir.be/debats/editos/2012-01-28/une-greve-dechirante-893517.php
  5. J’ai fait le choix d’utiliser ces termes car il me semble important d’oser nommer le capitalisme comme ennemi : c’est la première étape avant exorcisme, bien qu’elle ne soit absolument pas suffisante – j’y reviendrai à l’occasion d’un billet futur.
  6. L’oeil des médias est, en la matière, un véritable poison : il est tellement tentant, pour obtenir une couverture médiatique, de présenter un martyr qui attirera la pitié du télé-consommateur moyen…
  7. C’est quelque part le sens de l’empowerment tel que défini par Stengers et Pignarre.
  8. Michel Foucault, L’Anti-Œdipe. Une introduction à la vie non-fasciste. in Dits et Ecrits, tome 3, Gallimard, 1994.
  9. Il ne s’agit pas de condamner la tristesse, mais bien de montrer qu’elle n’est ne peut servir de condition imposée au militant.
  10. Ce que certains leaders syndicaux s’évertuent à faire avec une méticulosité toute maladive dans la crainte de perdre leur « crédibilité », sapant par là-même ce qui fait leur puissance dans le rapport de force au patronat et à ses alliés.
  11. La colère est à mes yeux un concept bien plus radical que l’indignation.
  12. Jacques Fortin, L’Homosexualité est-elle soluble dans le conformisme ? , Textuel, 2010.

2 Comments

  1. Léo Léo

    « à l’époque de mes études en Sciences » dis-tu. Mais n’es-tu pas encore à cette époque ? Ou alors peut-être estimes-tu qu’un doctorant en sciences humaines n’étudies pas les sciences ? 😉 C’est pour t’embêter. Superbe texte by the way !

    • Renaud Renaud

      Léo, à l’époque je croyais que les sciences existent. Maintenant je sais que non.

Laisser un commentaire



Konami Easter Egg by Adrian3.com